Mardi 26 mai 2009

M.Wiedemann : Questions de morphologie lexicale.

 

 I. Analysez en morphèmes, en expliquant vos opérations, les expressions soulignées dans les citations suivantes, extraites de Direct soir N° 483  du 23 janvier 2009.

des idées tourisme avec le Figaro Magazine

2° des dizaines de manifestants pro-palestiniens ...ont bloqué l'entrée de la salle [à Vals-les-Bains (Ardèche)].

3° les associations juives craignent que ces actes ne « ravivent l'antisémitisme. »

4° Christine Albanel s'est avouée inquiète de « cette dérive communautariste »

5° Les années post-présidentielles sont difficiles pour les partis politiques.

6° sa nomination comme secrétaire général adjoint de l'UMP  

7° les trois couleurs tendance de l'automne-hiver 2009

8° -9°-10° le noir sera incontournable car il sublime le corps des femmes et le rouge les rend sexy

 

 

1° des idées tourisme avec le Figaro Magazine.

 

Des est un excellent exemple pour distinguer les points de vue diachronique, c'est-à-dire historique et synchronique, c'est-à-dire systématique. Du point de vue historique, on reconnaît dans des l'addition de + les -> des, parallèle à celle de de+ le -> du . Mais du point de vue synchronique , on peut observer que des  idées est le pluriel d'une idée.  Donc des est un morphe unique qui amalgame les signifiés de deux morphèmes isolables ailleurs : un, article indéfini + pluriel. Mais on ne peut pas dire que des se décompose en de  (préposition) + s (morphème de pluriel ) , ni en d+ es, car le premier segment n'aurait pas de sens qui , combiné avec le pluriel, donnerait celui de des.

 

Le mot idées est un substantif féminin, mais qui ne se décompose pas comme certains l'ont écrit en un radical idé- et une désinence de féminin -e, suivie d'une désinence de pluriel -s . Certes on peut trouver un adjectif idéal, un adjectif idéel, un substantif idéation , qui ont un radical idé- et divers suffixes à la suite. Mais si le -e était la désinence de féminin, comme il l'est dans bleu-e, joli-e, cru-e, parlé-e, oral-e, écrit-e , pervers-e, il faudrait que le mot idé existe. Or il n'existe pas de mot *idé, qui aurait un féminin idé-e comme le participe liquidé a un féminin liquidé-e. Le e ne constitue pas un morphème distinct, il fait partie du morphème unique idée. Le morphème idée est du genre féminin comme vertu ou fin, morphèmes qui ne comportent pas de -e dans leur signifiant. Le morphème idée est évidemment apparenté par le sens et par la forme au morphème radical idé- qu'on a isolé dans idéal, idéel, idéation. La parenté de sens est si étroite qu'on peut conclure que ce sont deux formes, deux allomorphes, du même morphème. Ces deux formes ne sont pas interchangeables : idée apparaît lorsque le morphème est un mot autonome, idé- apparaît lorsque le morphème est suivi d'un autre morphème, un suffixe à initiale vocalique.

Le féminin est une catégorie classificatoire, un genre, comme le masculin et le neutre. Il n'est pas en soi et en général un morphème. Il peut y avoir des morphèmes de féminin dans certains mots, les adjectifs et participes comme ceux cités plus haut, les  noms qui ont un masculin et un féminin :

-morphème -e qui est une désinence de féminin

ours, ourse, chat, chatte, sultan, sultane, paysan, paysanne (on remarquera que le e pas toujours prononcé a pour effet de faire prononcer la consonne latente et que les changements  ne se limitent pas à l'adjonction de -e , ils peuvent comporter des modifications graphiques et phonétiques associées)

- morphème -esse ou -ine qui sont des suffixes de féminin : ils ne changent pas la catégorie de leur base , qui est et demeure après suffixation un substantif , et signifient seulement le féminin .

prince, princesse, héros, héroïne, tsar, tsarine....

 

On remarque aussi une juxtaposition idées tourisme qui demande à être analysée. Il y a des juxtapositions de noms prévues par la syntaxe dans le cas des appositions : le docteur Anthime Dubois, le pape Benoit XVI, le capitaine Dreyfus, la villa Sam Suffit. Il y en a qui sont des composés lexicaux, c'est-à-dire que le choix et l'ordre des mots n'y est plus libre : une voiture-balai, une porte-fenêtre, un chien-loup, un timbre-poste, un lecteur-enregistreur, un chêne-liège, un chou-fleur, un commissaire-priseur, etc. Deux syntaxes différentes sont sous-jacentes à ces mots construits : soit une construction de deux termes sur le même pied où chaque nom se met au pluriel : des voitures-balais, des portes-fenêtres, etc, soit une relation de dépendance avec ellipse de la préposition: abrivent, timbre-poste, pluriel des timbres-poste, hôtel-Dieu, bain-marie, dictionnaire Larousse. On est ici dans ce dernier cas, puisque  les idées tourisme sont équivalentes par le sens à des idées de tourisme, alors qu'on ne saurait concevoir que les idées soient le tourisme comme dans porte-fenêtre, la porte est aussi  une fenêtre. On peut dire que la préposition est sous-entendue si l'on peut la restituer avec un sens identique, ce qui est ici le cas.

 

Tourisme est un substantif masculin qui peut se décomposer en deux morphèmes : tour + isme. Le second élément signifie un système de pensée, une attitude constante, une habitude. Il peut être remplacé par - iste, suffixe qui désigne la personne ayant ce trait et qui peut encore être suivi d'un suffixe -ique, qui peut être encore suivi d'un suffixe adverbial -ment, comme sur art on peut former artiste, artistique, artistiquement. Le premier morphème tour est non pas la tour, nom féminin, mais le tour, nom masculin issu du verbe tourner et signifiant « action de tourner » comme dans le tour de France. Les touristes du dix-huitième siècle faisaient le tour d'Europe après la fin de leurs études pour se former politiquement par l'observation des divers régimes de gouvernement.

 

 

manifestants pro-palestiniens

manifestants se décompose en 3 morphèmes : manifest+ ant+s :,soit le radical verbal manifest-, la désinence d'adjectif verbal ou de participe présent -ant, la désinence de pluriel -s. Le pluriel est celui de l'adjectif verbal, car le participe présent est invariable en français moderne. Il faut signaler cependant que l'adjectif verbal a changé de classe grammaticale et qu'il a subi une dérivation impropre ou conversion qui en a fait un substantif.

 

            pro-palestiniens est un mot construit, qui appartient à la classe des adjectifs. Il est pourvu d'un contraire anti-palestinien, avec un préfixe anti- antonyme de pro-. On peut isoler le morphème -s qui est la désinence de pluriel. La base du mot préfixé pro-palestinien est le mot palestinien qui est un nom de peuple issu de l'adjectif palestinien par dérivation impropre ou conversion selon le mécanisme qui a produit les manifestants. L'adjectif relationnel  palestinien est dérivé grâce à un suffixe -ien du nom propre de pays Palestine. Palestinien signifie « de Palestine ». Des préfixes comme ultra-, super-, hyper-, sur- s'appliquent à leur base sans en changer la classe grammaticale : ultra-court, hyper-chic, surdoué, super-malin. Ici les préfixes pro- et anti- s'appliquent à une base nominale et en font un adjectif qualificatif. Ces formations préfixales transposent une phrase où se trouve une préposition : cette politique est pour les Palestiniens -> pro-palestinienne, contre les Palestiniens -> anti-palestinienne. Le dérivé préfixé en pro- ou en anti- n'est pas endocentrique comme les précédents, ultra-court, etc. qui sont de la même catégorie grammaticale que le terme de base. Celui-ci est un nom, le dérivé est un adjectif , et les adjectifs peuvent en général s'accorder avec le nom auquel ils se rapportent.

            Or une politique pro-palestinienne n'est pas pour une Palestinienne. On s'aperçoit aisément que cet adjectif préfixé en pro- (ou son contraire en anti-) se met au féminin singulier et s'accorde avec politique dans notre exemple, au masculin pluriel en accord avec manifestants dans l'article de journal cité. Ce n'est pas toujours le cas dans les mots construits de cette façon. Ex : défense anti-char. Char est un N masculin, anti-char est un adjectif préfixé en anti-. invariable en surface, mais se rapportant à un nom féminin. Il faut distinguer les adjectifs préfixés ayant un suffixe adjectival , ce qui permet l'accord , de ceux qui n'ont pas de suffixe adjectival et restent invariables.  

Il y a donc quatre morphèmes : pro-palestin-ien-s. Dans quel ordre la construction a-t-elle eu lieu ? Palestine, nom propre-> palestin-ien, adjectif relationnel -> Palestin-ien, n.m.-> (pro-palestin-ien) adjectif -> (pro-palestin-ien)-s,.adjectif avec sa désinence de pluriel qui ne s'applique pas au nom palestinien, mais à la base adjectivale pro-palestinien .

 

 

3. Antisémitisme.

Selon le Petit Robert, le mot antisémitisme est apparu en 1894 (avec le sens de « racisme dirigé contre les juifs »), peu après antisémite (1889) dans le contexte de l'affaire Dreyfus. Mais sémitique apparaît en français en 1836, venant de l'allemand où semitisch existe depuis la fin du XVIIIe siècle. Sémite apparaît en français en 1845, sémitisme en 1862 « ensemble de caractères propres aux Sémites, à leur civilisation, à leur langue etc. » et par extension indue, « influence et pouvoir des juifs. » (Les Arabes sont aussi des Sémites, il est donc abusif de prendre juif et sémite comme des synonymes.)

Personne dans les auteurs des copies reçues n'a vu, faute d'avoir lu la Bible - c'est pourtant une lecture nécessaire aux études de lettres, indépendamment de toute perspective religieuse -que le radical de sémite est le nom propre Sem, que la Genèse donne à l'un des trois fils de Noé, le meilleur des fils. Renvoyons à la Bible, livre de la Genèse, chapitres 6 à 10. A ce radical sem /sém qui est un nom propre de personne s'attache un suffixe adjectival -ite d'origine grecque signifiant un rapport d'appartenance. La commutation du premier élément est possible grâce à élamite, sodomite, hittite, athonite, jacobite, barnabite, antonite, hussite, jésuite, ismaélite, israélite, saoudite, annamite, Yéménite, dérivés formés sur Elam, Sodome, Hett, Athos, Jacobus, Barnabé, Antoine, Huss, Jésus, Ismaël, Israël, Saoud, Annam, Yémen . L'examen de la série montre une certaine productivité sur des noms propres, même en dehors du monde grec et ce jusqu'à l'époque contemporaine, et cénobite, monophysite, cosmopolite, chiite, sunnite montrent que le suffixe n'est pas réservé aux bases qui sont des noms propres. Les adjectifs formés avec ce suffixe peuvent bien sûr être substantivés comme bien des adjectifs et devenir des noms communs susceptibles d'avoir un masculin et un féminin. Mais il ne faut pas confondre ce suffixe adjectival -ite avec ses homonymes

 -ite1 qui est un suffixe nominalisant produisant des noms de substances minérales, féminins comme calcite, sulfite, cassitérite, ferrite, ou masculins comme lignite ,

-ite2 qui est un suffixe nominalisant d'origine grecque produisant des noms de genre exclusivement féminin désignant des maladies aiguës : otite, arthrite, phlébite, artérite, sinusite, trachéite, laryngite. 

On a donc assez d'arguments pour une analyse de sémite en deux morphèmes : sem+ite, un radical nominal suivi d'un suffixe adjectival -ite.

Sur cette base complexe sémite, on a construit dans la première moitié du XIXe siècle des dérivés : sémitique, sémitisme et un composé sur la base sémitique : chamito-sémitique. Mais l'antisémitisme n'est pas le contraire du sémitisme « ensemble de caractères propres aux Sémites, à leur civilisation, à leur langue etc. » (Exemple : le grec populaire de l'évangile de Matthieu montre quelques marques du sémitisme du rédacteur). On ne voit pas quel contraire ce mot pourrait avoir et il n'existe pas à ce jour d'anti-sémitisme qui soit le contraire de sémitisme, propriétés caractéristiques des Sémites ou des Juifs en particulier. On n'est donc pas passé par la formation : Sem+ite, puis (sém+ite) + isme -> ((sém+it)+isme), puis  anti+((sém+it)+isme) -> (anti((sém+it)+isme)). Le sens du mot s'y oppose. Il est donc plus logique de passer de sém+ite à anti-sémite, mot existant comme adjectif et comme nom, puis à un dérivé de cette base déjà préfixée anti-sémite -> anti-sémitisme, attitude mentale constante de l'anti-sémite.

 

 

 

4. dérive communautariste.

Adjectif qualificatif dérivé en -iste d'un adjectif communautaire, sous la forme liée d'un allomorphe communautar-, lequel adjectif est un dérivé adjectival du nom féminin communauté. Communauté est un nom abstrait, forme à demi-populaire et apparue sous la forme comunalte en ancien français. Elle semble avoir été refaite sur l'adjectif communal sur le modèle du mot latin classique communitas, qui dérive de l'adjectif latin communis. -iste exprime une attitude constante, systématique : un communiste est partisan de mettre en commun les propriétés, un communaliste est partisan de la commune, unité territoriale dont l'utilité est discutée, un communautariste est partisan de la vision communautaire de l'Etat : pour lui un Etat n'est pas fait d'individus soumis directement à la loi, mais d'une juxtaposition de communautés, entités rivales et intermédiaires entre l'individu et l'Etat, le plus souvent définies sur des bases religieuses, raciales ou ethniques : les Arabes, les Juifs, les Noirs, les Arméniens, les Italiens ou Ritals, les Polonais ou Polaques, les Jaunes, les souchiens etc...

 

5. Les années post-présidentielles

            Mot qui peut se segmenter en une suite de morphèmes : post+ président+ i+el(l)+e+s . Au premier morphème on peut substituer pré- ou anté-, ou rien. Reste alors présidentielles, qui se décompose en un radical président, une voyelle de liaison -i- qui n'a pas de sens et n'est donc pas un morphème, un suffixe adjectival -el, qui change la catégorie grammaticale de la base, une désinence de féminin - e , une désinence de pluriel -s. qui ne la modifient pas . On peut remplacer président par confident. On obtient confidentielles, qui est attesté. On peut remplacer - el par -able, on obtient présidentiable, qui est attesté. On peut remplacer la désinence de féminin par celle de masculin, qui est nulle, morphème zéro, absence de marque. De même pour la désinence de pluriel qui peut être remplacée par celle de singulier, qui est nulle ici.

            Mais la construction et l'interprétation du mot post-présidentielles, inconnu des dictionnaires ne sont pas évidentes, des étudiants s'y sont trompés. L'adjectif post-présidentielles ne signifie pas : « relatives à ce qui suit un président »ni « relatives à un post-président », mais « postérieures aux (élections) présidentielles ». Les élections présidentielles se réduisent aux présidentielles, donc l'adjectif relationnel devient un substantif par ellipse du nom élections. Dans tous les procédés d'abréviation, le segment restant garde le sens du segment entier. Un phénomène parallèle affecte  les municipales, les cantonales, les régionales, les législatives, les européennes. On peut considérer que ces adjectifs sont passés dans la classe des noms quand ils sont employés après un article, sans suivre un substantif. Dans post-présidentielles, on a donc un préfixe placé devant un nom, comme le prouve la commutation du second élément : les années post-bac, les comportements post-crise, les solutions anti-crise. On observe que les noms années, comportements, solutions etc. sont suivis d'adjectifs construits sur le schéma préfixe +nom. Ces préfixes-là, pré-, anté-, post- , anti-, pro-, (mais pas tous les préfixes), se comportent comme des prépositions avant, après, pour, contre, portant sur le nom qui suit. Ils forment avec ce nom un mot qui n'a pas les mêmes catégories grammaticales que la base : préfixe + nom -> adjectif . On ne dira donc plus que le préfixe ne change pas la catégorie grammaticale de la base sur laquelle il s'applique.

            Cet adjectif n'a pas les mêmes variations morphologiques en genre et nombre que les adjectifs natifs. Le fait est caché dans les années post-présidentielles, parce que années, féminin pluriel, est suivi de post-présidentielles, où le nom est au féminin pluriel, mais il est patent dans années (féminin pluriel)  post-bac ( préfixe + nom masculin singulier ).

            Enfin il faut considérer les propriétés syntaxiques de cet adjectif : on peut dire les très riches années post-présidentielles, les années post-présidentielles très riches que nous venons de vivre, mais on ne dira pas : *les post-présidentielles années, *les années riches et post-présidentielles, *les années post-présidentielles et riches qui s'annoncent, *les années les plus post-présidentielles que j'aie connues. Concluons-en que post-présidentielles est bien un adjectif, mais il est de la sous-classe des adjectifs relationnels : il n'exprime pas une qualité du nom auquel il se rapporte, mais il marque une relation entre ce nom et la base de l'adjectif, relation qui s'exprime ailleurs par une préposition, comme acide phosphorique = acide de phosphore, parisien = de Paris. Les adjectifs relationnels ne s'antéposent pas au nom, ils sont placés immédiatement après le nom et avant l'adjectif qualificatif épithète, ne se coordonnent pas avec les adjectifs qualificatifs véritables et n'exprimant pas une qualité, ne peuvent pas en avoir les degrés : ils n'ont pas de superlatif ni de comparatif, à moins d'être passés dans la classe des adjectifs qualificatifs comme dans : on n'a pas trouvé plus cartésien que lui, le plus parisien des critiques.

 

 

6.  secrétaire général adjoint de l'UMP  

L'UMP ou U.M.P. est un sigle, « suite des lettres  initiales des éléments d'une unité lexicale complexe qui se prononce comme un enchaînement de noms de lettres », et qui se distingue de l'acronyme, suite des lettres initiales d'une unité lexicale complexe qui se lit comme une suite de phonèmes (exemples : le S.M.I.C, l'E.N.A, l'O.N.U., l'O.P.E.P.). L'unité lexicale ici abrégée est un nom composé : Union pour un Mouvement Populaire.  Ce pourrait être Union Minière Patronale, ou Unité Militaro Policière  ou Université Municipale de Paris : les sigles sont des abréviations moins précises que les dénominations entières et il y a des sigles homonymes (exemple C.E.S. collège enseignement secondaire, CES certificat d'études supérieurs, CES certificat d' études spécialisées). Ce nom est celui d'un parti politique français, actuellement au pouvoir et dont on a entendu parler plus que des autres dénominations ci-dessus, inventées pour les besoins de la démonstration. Mais si de telles entités se créaient, elles chercheraient sans doute une autre dénomination pour éviter que leurs sigles ne les fassent confondre avec le parti politique .

            Ce parti a un secrétaire général et un secrétaire général adjoint, mais il n'a pas de secrétaire adjoint général. Cela indique que secrétaire général est une unité lexicale, une lexie selon Pottier, un nom composé pour d'autres linguistes. La permutation, la commutation, l'adjonction d'autres morphèmes sont impossibles, ou limités à des morphèmes désinentiels.
Exemples de commutation : les secrétaires généraux successifs de l'UMP . On voit à cet exemple que adjoint peut être remplacé par successifs, le figement ne s'étend donc pas au troisième mot. Mais on ne peut guère commuter général et mettre à la place un synonyme comme abstrait (Une proposition plus générale = une proposition plus abstraite): *un secrétaire abstrait adjoint de l'UMP. On ne peut pas non plus mettre cet adjectif à un degré différent en insérant un morphème adverbial : *un secrétaire plus général de l'UMP.
Le segment proposé à votre réflexion est en partie libre, en partie figé. On peut en commuter certaines parties : le secrétaire général adjoint de l'UMP / du Parti Socialiste / du Modem / du Parti Communiste etc...Le sens de ces segments diffère, il y a entre ces noms de partis des oppositions sémantiquement pertinentes. Le locuteur peut choisir entre eux selon ses intentions. On parlera alors de syntagme librement construit. Le locuteur associe librement des mots pour construire le syntagme. Il a la possibilité de dire au choix le secrétaire général, le secrétaire général adjoint, le secrétaire général adjoint de l'UMP. Donc adjoint et de l'U.M.P. sont des expansions libres, c'est-à-dire facultatives,  du syntagme nominal. Leur place est cependant réglée par la syntaxe : on ne dira pas en permutant les éléments: le secrétaire général de l'UMP adjoint parce que cela contreviendrait à une règle de position des groupes à l'intérieur du syntagme nominal : D+N+ adjectifs relationnels + adjectifs qualificatifs+ syntagme prépositionnel + proposition relative. Adjoint est un mot , de l'UMP un syntagme prépositionnel .
Pour revenir à l'analyse en morphèmes, adjoint peut se décomposer à première vue en trois segments, supports de sens, donc en trois morphèmes. La commutation avec conjoint, rejoint, joint, montre la présence au début du mot d'un préfixe ad- , unité lexicale significative.  L'analyse peut décomposer  joint en un radical verbal join- remplaçable par cui-, et une désinence de participe passé -t. , remplaçable dans d'autres contextes par une désinence de présent de l'indicatif -s ou -t.

De l'UMP est un syntagme prépositionnel . Il se décompose en un morphème invariable, la préposition de, et un syntagme nominal, l'U.M.P.  Ce  dernier se décompose en un article défini et un sigle U.M.P. L'article défini est un morphème. Le sigle se comporte comme un nom commun, il entraîne l'élision de l'article défini comme si l'on avait un substantif à initiale vocalique: le secrétaire général adjoint de l'entreprise . On peut donc dire que le signifiant du sigle se comporte comme le signifiant d'un mot simple. Quant au signifié, le linguiste n'a pas accès directement à la conscience des locuteurs . Mais on peut raisonner sur des indices manifestes. Considérons le sigle CGT, il a produit après 70 ans d'existence un dérivé cégétiste et si l'on interroge des adhérents de cette confédération, il s'en trouvera peut-être qui ignorent la signification du sigle . Ce seront  des indices pour considérer que le sigle a un signifié global, indépendant du sens de ses parties.  Le parti U.M.P n'a pas l'ancienneté de la C.G.T., ce sigle n'a pas produit de dérivé à ma connaissance et il aura, pour des raisons phonétiques, du mal à en produire . Mais on trouvera sans doute des adhérents de ce parti qui ignorent la façon d'en développer le sigle, ce qui serait un indice que le sigle  a acquis un signifié global indépendant du sens de ses constituants. On pourra alors le qualifier de morphème.
Quant à la lexie secrétaire général, c'est une unité lexicale construite avec des mots qui ont isolément un sens : elle a un BTS  de secrétaire, il est incapable de formuler une solution générale de ces problèmes. Mais avec ces mots associés dans le groupe secrétaire général , on vise une fonction qui ne se réduit pas à la combinaison du sens de ses constituants. Un secrétaire général  (homme ou femme) dans un parti n'est pas un employé subalterne chargé de rédiger la correspondance à la machine et de prendre les rendez-vous et qui, n'ayant pas de compétences particulières, serait bon à tout faire : il définit la politique, l'action du parti en question, il le dirige. Donc la lexie secrétaire général  a un sens indépendant , différent de la combinaison du sens de ses constituants. Par là elle est un signe en soi, associant un signifiant complexe et un signifié unique.

7. trois couleurs tendance

tendance est placé dans la position d'une épithète, il pourrait être remplacé par modernes, favorites, préférées , adjectifs natifs qui s'accordent en genre et en nombre, alors que tendance ne s'accorde pas. Tendance est un adjectif par conversion d'un nom féminin singulier tendance en adjectif qualificatif. On y est venu par ellipse de la préposition à tout faire de ou d'une autre plus précise . Il conserve de cette origine un comportement qui est aussi celui des adjectifs de couleur issus d'une conversion : une robe fuchsia, des gilets bleu ciel, des vestes rose pâle.

En remontant d'un degré dans l'analyse, on peut essayer d'étudier tendance, nom féminin. Il se rattache à la famille du verbe tendre, dont le participe présent est tend+ant, le participe passé tend+u. Le deuxième participe est passé dans la classe des adjectifs verbaux et peut prendre les marques de degré : il est très tendu, il est hyper-tendu.. Mais le participe présent ne suit pas le même chemin : il n'est pas passé dans les adjectifs verbaux. Sur le radical verbal tend- se fixe un suffixe -ance/ ence, qui en fait un nom féminin, exprimant un état, une action, une qualité (c'est très vague et variable) : concordance, discordance, coincidence, présidence, négligence, surveillance, abondance, signifiance, dépendance, indépendance, répugnance, complaisance. Mais le français a aussi importé du latin des noms construits sur ce modèle sans importer le verbe correspondant : incidence, vigilance, présence, patience, impatience, enfance, et des mots qui ont de façon contingente la même finale sans avoir la même construction interne et qui ne sont pas suffixés : lance, balance, démence, clémence.

 

8.  incontournable

Adjectif qualificatif signifiant « qui ne peut être contourné. » On peut le segmenter en morphèmes par suppression du préfixe négatif in- : in-contournable -> contournable, par commutation du radical verbal : contournable / présentable , buvable, mangeable, désirable, par commutation du suffixe adjectival -able : contourn-er/ able/ ement./

On remarque que l'adjectif à  préfixe négatif incontournable est attesté fréquemment, que c'est même un mot à la mode aujourd'hui, alors que celui qui est logiquement sa base, contournable, attesté chez Montaigne en 1580, est peu usité depuis. Hasard de l'histoire et des modes. Il y a des dérivés négatifs de ce type dont la base n'existe pas en français, et qui sont des dérivés savants importés du latin déjà construits : indubitable, ineffable, insatiable, insociable, instable, inexorable....

 

9. il sublime le corps

Le latin a un adjectif masculin :  sublimis, féminin : sublimis , neutre : sublime , signifiant «qui va en s'élevant en oblique », puis « élevé dans les airs, haut ». On y reconnaît un préfixe sub-, mais le radical est obscur et l'étymologie discutée dès le latin. Le latin a aussi un verbe transitif dérivé de cet adjectif, sublimare, « élever ».  Le français a emprunté au latin ces deux mots et les a francisés pour les employer dans le domaine de l'alchimie, en 1314 pour sublimer, qui signifie alors et encore aujourd'hui « faire passer de l'état solide directement à l'état gazeux ». Ce n'est pas le sens employé ici. Un second sens, figuré, est donné par le Petit Robert : « épurer, raffiner », qui semble convenir au contexte de l'article. Signalons un troisième sens, lié à un emploi intransitif, dans un contexte psychanalytique : transposer les pulsions sur un plan supérieur de réalisation de façon consciente ou non . De là un sens psychanalytique de sublimation qui s'ajoute  au sens alchimique et chimique du mot : « transformation des pulsions en valeurs socialement reconnues ».

            La relation adjectif -> verbe  se fait au moyen d'un suffixe verbal -er ou -iser ou -ifier ou -ir qui est aussi une désinence de la conjugaison verbale : calme-> calmer, acide-> acidifier, fertile -> fertiliser , bleu-> bleuir. On trouve aussi des verbes dérivés d'adjectifs par adjonction simultanée d'un préfixe ou d'un groupe de préfixes et d'un suffixe verbal -er ou -ir : court-> écourter, triste-> attrister, menu -> amenuiser, ferme -> raffermir, jeune-> rajeunir, hardi-> enhardir, laid -> enlaidir, large-> élargir, lourd-> alourdir.  On remarque que ces derniers verbes sont produits par l'adjonction simultanée des deux affixes au fait qu'il n'existe pas de mot comportant seulement l'un des deux affixes . Court donne écourter, mais pas *écourt, ni *courter. Pour les théoriciens qui refusent à -er ou à -ir le statut de suffixe verbal, on parlera de faux parasynthétiques cf Grammaire méthodique du français, p. 542.

 

10. il les rend sexy.

            Sexy est un adjectif qualificatif, employé ici en fonction d'attribut du COD les.On remarque que l'attribut est invariable en genre et en nombre, puisque les est féminin pluriel et n'entraîne aucune désinence après sexy. Cette invariabilité est la marque de l'origine étrangère du mot, qui vient de l'argot anglais américain. On peut analyser le mot anglais en sex+y, qui est adjectif et adverbe à la fois, fonctions distinctes en anglais dans le couple de mots savants opposant un adjectif sexual et un adverbe sexually. Le mot français sexy est familier, senti comme néologique et anglo-saxon . Le Petit Robert le définit : « qui a du sex-appeal, qui fait valoir le sex-appeal »

 

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