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20 mai 2009 3 20 /05 /mai /2009 00:00

Le dernier souffletier de Bordeaux

Etude technique et terminologique d'un artisanat disparu

par

Michel Wiedemann

maître de conférence à Bordeaux III

 

 

Notre propos est ici de décrire un instrument méconnu et aujourd'hui presque sorti de l'usage, le soufflet, dont nous avons pu interroger et filmer le dernier fabricant bordelais, M. Pierre Vivez. Nous avons déjà étudié[1] le catalogue de la maison Vivez publié par son grand père en 1902. Mais le catalogue présente à un public de clients des produits finis sans entrer dans les détails de la fabrication. Il nous a semblé utile de les préciser par le texte et par l'image, en filmant les opérations[2] en vidéo. Nous avons par ailleurs cherché des descriptions antérieures du soufflet dans la littérature et l'archéologie antiques et dans l'Encyclopédie de Diderot, afin de comparer les techniques et le vocabulaire de notre souffletier avec celles de ces sources anciennes et de dégager la portion, certes infime, de vocabulaire régional à l'intérieur de ce technolecte. Dans la suite du texte, nous avons marqué d'un astérisque les mots qui ne figurent pas dans les dictionnaires ou qui n'y ont pas le sens technique qu'ils ont dans le domaine précis qui nous occupe.

 

 

1. Les soufflets primitifs et antiques.

Le soufflet est la base de notre civilisation . Jamais l'homme ne serait passé de la pierre au bronze, puis du bronze au fer sans soufflet qui attisât son feu. Cette évidence est assez oubliée pour être rappelée au seuil de cette étude.

Les premiers soufflets de l'humanité, faits d'une paire d'outres manœuvrées alternativement étaient encore en action dans les forges traditionnelles d'Afrique au début de ce siècle[3], tandis que l'Océanie est restée à l'âge de pierre jusqu'à l'arrivée des Européens.

L'ancienneté du soufflet peut se déduire de la présence d'une même racine pour désigner l'objet dans diverses langues indo-européennes. Les noms indo-européens du soufflet se trouvent dans des ouvrages comme le Dictionnaire des racines des langues européennes [4], sous l'entrée bhel - III. De la racine hypothétique bhel- , "souffler, gonfler" sont issus le latin flare, et ses dérivés flatare, souffler, flabellum, éventail, flatus, souffle, conflare , former en soufflant, deflare, souffler sur, inflare, enfler, sufflare , souffler. De là vient le français soufflet . Une autre série présente le degré o de la racine: latin follis, soufflet, folliculus, petit sac. Le mot follis désigne encore l'outre, la bourse de cuir, l'estomac ou les poumons gonflés. De la forme germanique bald , hardi, dérivent l'ancien français bald, hardi, qu'on retrouve dans s'ébaudir, s'enhardir, baudet, mais aussi balle, ballot, baluchon. De là aussi l'allemand blasen, souffler, die Blase, la vessie, Ball, la balle. Il faut postuler une racine élargie bhelgh - ,"gonfler, soufflet" commune au sanscrit barhis, coussin, au mot d'origine gauloise bulga, à l'ancien français bolge, sac de cuir, bogue , enveloppe de châtaigne, bouge, partie renflée du tonneau. De là aussi l'anglais belly , gonfler, bellows, soufflet, bilge , ventre de barrique, bulge, bomber, l'allemand Balg, cosse, soufflet [5], et Polster, coussin . En allemand moderne, soufflet se dit Blasebalg, formation redondante, ou Gebläse qui est un dérivé collectif, plus général, apparu au XVIe siècle, désignant le soufflet et tout appareil de ventilation[6] . Il y a donc, dans des langues indo-européennes, des noms du soufflet apparentés à divers degrés et issus des racines *bhel- ou *bhelgh-. Mais toutes les langues indo-européennes ne se servent pas de cette seule racine, à preuve les dénominations grecques et latines .

N0446.jpgDaremberg et Saglio, Dictionnaire..., s.v. Follis

Le soufflet apparaît dans le chant XVIII de l'Iliade, quand Thétis aux pieds d'argent demande à Héphaïstos des armes pour son fils Achille.

Ton de eure idrownta  elissomenon peri fusai

Speudonta

(Elle le trouve tout suant, roulant autour de ses soufflets, affairé.)

Iliade, XVIII , 372-73

Au moment de passer à table, il range ses soufflets avec ses autres outils dans un coffre d'argent. Se remettant à l'ouvrage pour satisfaire Thétis, Héphaïstos met vingt soufflets en marche auprès de sa fournaise et comme il est dieu et mécanicien, ses soufflets marchent tout seuls. Il les emploie à fondre le bronze :

 

Il dit et la laissant, se dirige vers ses soufflets .

Il les tourne vers le feu et les invite à travailler.

Et les soufflets, vingt en tout, de souffler dans les fournaises.

Ils lancent un souffle ardent et divers, au service de l'ouvrier,

Qu'il veuille aller vite ou non ,

Suivant ce qu'exigent Héphaïstos et les progrès de son travail.

Il jette dans le feu le bronze rigide, l'étain,

L'or précieux et l'argent.

Iliade , XVIII, 468-475 .Trad.P.Mazon, Les belles lettres, 1961.

 Le soufflet s'appelle donc en grec h fusa, pluriel fusai Le mot aurait un radical onomatopéique fut-. La description d'Homère ne permet pas de savoir à quoi il ressemblait.

Dans la scène correspondante de l'Enéide, Virgile évoque des soufflets aux mains des Cyclopes acolytes de Vulcain :

…Alii uentosis follibus auras

accipiunt redduntque, alii stridentia tingunt

aera lacu.

(Les uns reçoivent et renvoient l'air avec des soufflets qui font le bruit des vents,

les autres trempent dans un bassin l'airain qui siffle).

Virgile, Aeneidos liber VIII, v. 449-450.

Dans la scène antérieure où Vénus demande des armes à Vulcain, il lui répondait :

Quantum ignes animæque valent, absiste precando

viribus indubitare tuis. "

(Tout ce que mes forges et mes soufflets sont capables de produire, tu l'auras.

Cesse de me prier: tu n'as pas à douter de ta force. )

Virgile , Aeneidos liber VIII, v. 404-405.

Le mot courant est donc follis, le nom poétique, plus général, est anima, "souffle", à rapprocher du grec (anemoj. Tite-Live dit follis fabrilis pour le soufflet de forge. Mais les textes ne disent rien de la forme et de la matière de ces soufflets littéraires.

On en trouve cependant des représentations dans les bas-reliefs sculptés. Le soufflet tel que nous le connaissons en Europe est déjà en usage chez les Romains et ne connaît guère de changement jusqu'à l'époque moderne, à en juger de l'extérieur [7]. S'il s'appelle aussi follis, c'est que le mot ancien, désignant un sac de peau gonflé, reste attaché à l'objet même quand sa forme a changé, parce que sa fonction demeurait identique.

  N0447.jpg

Daremberg & Saglio, s.v.Follis:  Soufflets romains figurés dans des lampes à huile

2. Les soufflets de l'Encyclopédie de Diderot .

 

Les descriptions de soufflets dans l'Encyclopédie de Diderot sont éparpillées dans les volumes de planches entre balancier[8], orfèvre-jouaillier-metteur en œuvre[9], maréchal ferrant et opérant [10], marine[11] , orgue [12], forge [13], boucher [14], ferblantier[15], serrurier et boisselier[16] et les articles correspondants des volumes de texte : soufflet [17].   soufflets-encyc262.jpg

Le fabricant de soufflets d'orgue y est appelé facteur, celui qui le manipule est le souffleur[18]. Le fabricant des autres soufflets a pour nom boissellier ou boisselier : "On voit dans la vignette les différentes sortes de marchandises que ces ouvriers vendent ou fabriquent, comme tambours, tambourins, boisseaux, seaux ferrés, sabots, pelles, tamis cribles, soufflets , etc. " Encyclopédie, Planches, s.v. Boissellier [sic], planche Ière. Plus loin, on le désigne comme "ouvrier occupé à faire un soufflet", ibidem, N°2.

soufflets-encyc265.jpgEncyclopédie de Diderot, s.v. Boisselier

Les soufflets montrés dans cette planche sont de deux sortes: soufflet ordinaire et soufflet à deux vents. Les bois du premier sont de forme ovale, il a une seule chambre prise entre les deux bois, avec une peau à trois plis. Le soufflet à deux vents a trois bois de forme trapézoïdale, mais seulement deux poignées, prolongeant le bois inférieur et le bois médian . Il y a un pli entre le bois supérieur et le bois médian, deux plis entre le bois médian et le bois inférieur. Dans la planche I de Boucher, on voit une troisième sorte de soufflet, qui a des bois de forme ovale prolongés par des poignées aussi grandes que le reste de l'instrument, le soufflet à bœufs et à moutons . Il a une seule chambre, quatre plis et des garnitures renforcées. Il est accompagné d'une "broche qu'on introduit par le bout a dans une fente qu'on fait à la peau du ventre du bœuf, pour y introduire ensuite les soufflets. " (Planche Ière, N° 12) .



soufflets-encyc266.jpgEncyclopédie de Diderot, s.v.Boisselier

On mentionne encore parmi les outils du boisselier destinés spécialement aux soufflets :

— "Chevalet à planer le merrein pour le seau ferré & les soufflets" (Planche I, N°3)

— "Fer à repasser le cuir des soufflets . On le fait chauffer pour s'en servir." (Planche II, N°11)

— Mandrin de fer pour les douilles des soufflets." (Planche II, N°16)


soufflets-encyc263.jpg 

Encyclopédie de Diderot, S.v. Forges , Soufflets de forge
Le soufflet de forge est traité sous le mot Forges , 2ème section, Fourneaux à Fer, Soufflets, Planche V. C'est un emboitement installé à demeure sur un bâti de poutres de deux caisses de bois en forme de pyramide tronquée, articulées entre elles par une cheville en métal dite cheville ouvrière . On y trouve "la *tête [ le plus large des deux petits côtés de la caisse]," la têtière dans laquelle la buse du soufflet est fixée" [la têtière est le plus étroit des petits côtés] . Le fond, ou caisse inférieure du soufflet, est percé de "soupapes ou venteaux par lesquels l'air extérieur entre dans le soufflet lors de l'inspiration . Le tour de chaque soupape est garni de peau de mouton en laine, aussi bien que la partie du fond de la caisse où elles s'appliquent ." La soupape est bridée par une corde ou une courroie qui l'empêche de se renverser lors de l'aspiration . La chambre du soufflet est divisée en deux par une cloison destinée à arrêter les étincelles qui pourraient entrer dans le soufflet par la buse . Les parois de cette partie antérieure menacée par le feu sont garnies intérieurement de fer blanc . La caisse supérieure du soufflet s'appelle le volant . La caisse est "formée de madriers ordinairement de sapin de trois à quatre pouces d'épaisseur assemblés à raînures & languettes rapportées". Elle recouvre entièrement la caisse inférieure . Sur le dessus se trouvent des "boîtes ou crampons fixés solidement à la partie supérieure du volant pour assujettir la *basse-conde[19]." Celle-ci est une tige de fer élargie au bout qui "reçoit l'effort des cames de l'arbre de la roue des soufflets".L'intérieur est renforcé par des tringles de bois qui "sont ce qu'on appelle liteaux dont l'effet est de clore le soufflet , en s'appliquant exactement aux parois intérieures des quatre côtés du volant". Le volant est suspendu par les trous de deux tiges de fer appliquées sur la tête . Le soufflet de forge est terminé par une "buse qui répond à la thuière" et porte la longueur du tout à vingt pieds quatre pouces. 

Dans l'article soufflet correspondant à ces figures[20], et rédigé par le prolifique chevalier de Jaucourt (D.J.) après les volumes de figures, on trouve une définition qui se veut générale :

"SOUFFLET, s.m.(Art méchanique) est un instrument dont le méchanisme consiste à pomper l'air & à le pousser contre le feu ou toute autre chose, par le moyen d'une âme ou soupape de cuir, qui est attachée au bois de dessous , & tenue lâche et aisée, de façon qu'elle s'en éloigne quand on leve celui de dessus, & revient s'y appliquer dès que par une légere pression on rapproche les deux bois l'un de l'autre; par là l'air ne pouvant ressortir par où il est entré, s'échappe nécessairement par un trou pratiqué exprès au bout du soufflet. Le soufflet est composé de deux ais, au bord desquels est clouée une peau, d'une douelle placée à l'une des extrémités des ais, & d'une soupape attachée en-dedans à l'ouverture de l'ais du dessous; il est évident qu'en écartant les ais, l'air est attiré en-dedans du soufflet par l'ouverture de l'ais de dessous; qu'en les rapprochant, la soupape s'abaisse, & que l'air est chassé par la *douelle. Voilà en général à quoi se réduit toute construction de soufflet quelle qu'elle soit."

 

soufflets-encyc269.jpgEncyclopédie de Diderot, s.v. Boisselier

L'auteur énumère ensuite les soufflets en oubliant quelques éléments :

"SOUFFLET, outil d'Arquebusier ; ce soufflet est comme celui des serruriers, suspendu de même , & a le même mouvement. [ mais le soufflet de serrurier n'est pas traité dans l'article, ni dans les planches. C'est en tout cas un soufflet de forge.]

SOUFFLET QUARRÉ , en terme de Boisselier, c'est un un soufflet qui ne diffère du soufflet ordinaire que par de petites feuilles de bois de fourreau qu'on y colle intérieurement à la place des verges. [ Ces verges sont les brins flexibles qui maintiennent les plis de la peau du soufflet ordinaire. Les plis du soufflet quarré sont composées de plusieurs pièces de bois et de cuir plié à chaud par un fer à repasser spécial, assemblées à la colle .]

SOUFFLET QUARRÉ A DOUBLE VENT, en Boisselerie; on appelle ainsi des soufflets qui pompent le double d'air des autres , par le moyen d'une planche qu'on y met de plus, & d'un ressort qui s'y ajoute. [ On le voit terminé dans les planches, mais rien n'est montré du ressort, ni de la disposition interne des pièces.]

SOUFFLET, outil de Ferblantier; ce soufflet est beaucoup plus petit que les soufflets d'orgue, & est exactement fait comme eux. Il sert aux ferblantiers à allumer le feu avec lequel ils font chaufer leurs fers à souder. Voyez les Pl. du Ferblantier.

SOUFFLET (Forges) Voyez l'article Grosses Forges , où le soufflet de ces usines est décrit.

SOUFFLETS DE L'ORGUE, représentés Pl. d'orgue. [ Les soufflets d'orgue chassent l'air par les porte-vents dans la laie du sommier . Ils comportent deux tables de bois, la table inférieure est percée de deux ou trois trous. On y ajuste les soupapes qui chacune ferment un trou. On place entre les trous la pierre qui comprime le soufflet par son poids. Il y a des barres de bois à l'intérieur.] "Les pièces EE qui composent les plis des côtés du soufflet s'appellent éclisses, & les pièces T fig; 24 qui composent les plis de la tête du soufflet s'appellent têtieres. Toutes ces pieces, tant les éclisses que les têtieres, sont faites de bois d'Hollande refendu de l'épaisseur d'un quart de pouce."[ Les barres de bois placées à l'intérieur sont reliées entre elles par des cordes d'un calibre convenable ] "& on les arrête avec des chevilles enduites de colle , que l'on enfonce à coups de marteau, & que l'on arrase ensuite aux faces intérieures des barres.[…] On couvre le côté qui doit regarder l'intérieur du soufflet, aussi bien que le côté intérieur des tables, de parchemin bien collé, afin que l'air condensé , dont le soufflet est rempli, ne s'échappe pas au-travers des pores dont les planches sont fort remplies.[…] Lorsque le parchemin est sec, on assemble les éclisses les unes avec les autres avec des bandes de peau de mouton parées. Ces bandes qui servent aussi à assembler de même les têtieres, sont collées sur la partie convexe du pli , en sorte que les bandes de peau des plis saillants sont collées à l'extérieur du soufflet, & les bandes des plis rentrans regardent l'intérieur ." [On y ajoute des pièces de peau, le rabat, les demi-aisnes, les aisnes et les ronds assemblées à la colle pour parfaire l'étanchéité. La sortie de l'air est nommée le gosier.Un dispositif évite le renversement de la soupape: elle est en bois de Hollande , doublée de peau collée du côté glabre. La table l'est aussi, de sorte que les deux duvets se rencontrent, ce qui atténue le bruit, particularité des soufflets d'orgue ].

On ne dit pas dans l' Encyclopédie la provenance régionale des informations exploitées par le rédacteur. Les vocables dénommant les éléments de ces soufflets sont généralement traités dans les dictionnaires d'une certaine étendue, dont les auteurs s'inspirent étroitement de l'Encyclopédie.

 soufflets-encyc264.jpg

Encyclopédie de Diderot, s.v.



3. Les espèces de soufflet de la maison Vivez de Bordeaux en 1902.

 

Les soufflets  de la maison Vivez se classent suivant leur fonction . Rappelons pour mémoire ces variétés qui sont définies et dessinées dans l'article cité à la note 1:

— soufflet de cuisine : ils ont plusieurs tailles, mesurées par le diamètre maximal du bois et plusieurs présentations, certains ont des manches plus longs, mais ont la même fonction: attiser le feu domestique .

— soufflet de forge : il en existe plusieurs sortes : modèle de Paris (bois dur, hêtre ou chêne), modèle de Bordeaux (bois de peuplier), modèle belge ou hollandais, i.e. ovale, presque triangulaire. Ils donnent une forte pression d'air et produisent, grâce à une construction spéciale à deux chambres, un souffle continu. Ils sont installés à demeure . On mesure leur puissance par la chauffe en cm2: le temps qu'il faut pour chauffer un fer de telle dimension. On trouve aussi un soufflet renfermé dans une boîte en tôle sous le foyer des "forges portatives" vendues par la maison Vivez.

— soufflet d'étameur: petit soufflet de forge monté sur un châssis transportable, ayant deux chambres et donnant un souffle continu.

— soufflet de boucher: soufflet portable à long bout et longs manches. Ces longues poignées servent à faciliter l'effort du boucher qui sépare de la chair la peau des bêtes abattues en y insufflant de l'air .

— soufflets de tonnelier:

• soufflet à soutirer: soufflet monté sur des pointes de métal, destiné à être posé sur les fûts et doté d'un embout de bois dirigé vers le bas qu'on engage dans le tonneau pour y injecter de l'air qui accélère le soutirage, c'est-à-dire le transfert du vin d'un tonneau dans un autre . Une version ultérieure du soufflet à soutirer se présente sur quatre pieds et se pose à côté du fût pour éviter de le remuer au cours de l'opération.

• soufflet à essayer les fûts: soufflet servant détecter les fuites d'un fût. C'est un soufflet à soutirer réduit à cette seule fonction par l'invention de machines à soutirer montées sur pieds. Lorsque le fût est étanche, le soufflet ne peut se vider puisqu'il rencontre la résistance de l'air comprimé à l'intérieur. Mais si le tonneau fuit, le soufflet peut se vider.

— soufflet à vigne: soufflet en bois et/ou en fer blanc contenant dans une boîte annexe, fixée sur l'un des bois, du soufre à pulvériser sur les végétaux. On les désigne aussi comme soufflets agricoles ou soufflets pour l'agriculture.

 

4. Les pièces du soufflet.

 

4.1.Les parties ligneuses:

4.1.1. Les bois

Ils sont sciés dans l'atelier du souffletier ou livrés tout faits par un fabricant spécialisé.

Les soufflets de cuisine sont généralement en hêtre, bois dur . L'acajou sert pour les soufflets de salon luxueux. M. Vivez fabriquait les bois chez lui, se fournissait aussi en bois déjà faits à la Souque d'Anglès dans le Tarn . Les gros soufflets de mouleur ou de zingueur, sont en platane ou en carolin pour les bois tendres, les soufflets à vin ou de forge sont en bois dur, c'est-à-dire en chêne ou en hêtre.

Le bois du bas comporte en son centre le trou sur lequel on met la soupape. On en a détaché auparavant à la scie la planche de dessus, mais on ne scie pas de part en part. Le bois de dessus est mobile et va recevoir la garniture qui assure l'étanchéité et forme la charnière des deux bois.

On caractérise les bois par leur diamètre : bois de 16, de 18 de 20, de 22 (centimètres).

 

4.1.2. L'orégon / fragon / gringon / petit houx:

Noms synonymes du Ruscus aculeatus, liliacée à feuilles pointues, aux extrémités piquantes, portant en septembre des baies rouges, dont les branches servaient à faire des balais rustiques et fournissaient des baguettes flexibles de 8 mm, fixées à l'intérieur du soufflet sur le bois inférieur et maintenant en place les plis de la peau du soufflet. . On entoure les deux bouts de la tige d'orégon avec du papier pour éviter que l'orégon ne se fende quand on le fixe avec des clous. M.Vivez se fournissait à Cadaujac et à Saint Médard d'Eyrans, chez Mme Vime, au nom prédestiné . Gringoun est un mot gascon, fragon est un nom  de français commun. Oregon est inconnu des lexicographes en ce sens.

 

4.2. Les parties en cuir, id est  la garniture.

Le cuir provenait de Mazamet, de Graulhet et de tanneries bordelaises . Il faut prendre le cuir dans le sens de la longueur de l'animal, sauf pour les lanières qui ne doivent pas s'étirer. On découpe les parties en cuir au tranchet en suivant le contour du calibre en fer blanc prévu pour chaque taille de soufflet et pourvu d'une poignée en son centre. On distingue le collet, le faux-collet, le rivage, le tour de nez, les oreillons, la soupape, les lanières et la peau, qui est la plus grande pièce. 

Pour joindre la partie fixe à la partie mobile du soufflet, il y a le faux collet et le collet . Ces pièces de cuir font la charnière joignant la partie fixe et la partie mobile du soufflet et en assurent l'étanchéité. Le faux collet et le collet se clouent sur la planche de dessus et sur les côtés de la planche du dessous. Le faux collet est placé sous le collet et ne se voit plus à la fin du montage. On y emploie une matière moins belle à voir que pour le collet, partie visible. Les deux parties se renforcent parce qu'elles ont beaucoup d'usure du fait des mouvements des bois.

Ensuite on pose le rivage, bande de cuir plus étroite; clouée sur le bois mobile par dessus le collet et le faux-collet. Le rivage est rectangulaire dans les soufflets ordinaires, en forme de moustaches pour les rivages dits "à cœur". On le cloue sur le bois supérieur mobile de façon qu'il soit à cheval sur le collet et sur le bois .

On met de l'autre côté le tour de nez, bande de cuir rectangulaire, un peu plus étroite que le rivage, qui rend solidaires la partie supérieure et la partie inférieure et maintient  sur les planches le collet et le faux-collet en les serrant du côté de l'embout.

Les oreillons : morceaux de cuir étroits qui servent à fixer les 4 lanières du soufflet. Chacune des deux lanières de cuir assurant l'étanchéité du soufflet autour des poignées. La forme est celle d'une oreille dans les gros soufflets . Cet appendice semi-circulaire , qui manque sur les petits soufflets de ménage, sert à protéger la peau du frottement des clous fixant l'oreillon. Mais Littré signale: "Oreillons m.pl. Nom qu'on donne aux raclures de cuir de bœufs, de vache et d'autres animaux, destinées à faire de la colle forte ; apparemment parce qu'il s'y trouvait beaucoup d'oreilles".

La peau est de la basane, peau de mouton tannée souple pour les soufflets de cuisine, du veau ou de la vache pour les gros soufflets . On y distingue le côté chair et le côté fleur. La pièce de peau, de la forme d'une mandorle, est découpée dans une pièce de basane au moyen d'un tranchet en suivant le contour d'un calibre en fer blanc posé sur le cuir. En la pliant en deux, on y découpe deux encoches par lesquelles on l'enfilera sur les poignées.

Les lanières de cuir, larges d'un centimètre, sont tendues par dessus les bords de la peau et sont clouées sur le côté des bois.

La soupape, carré ou triangle de cuir, doublé de carton ou d'une carte à jouer réformée, vendue par une marchande spécialisée .

 

4.3.Parties métalliques

 

4.3.1. Le bout, alias la tuyère ou le porte-vent : tube en métal de forme conique fait en fer blanc roulé ou cône embouti . On le cloue de deux pointes sur l'embout sortant du bois inférieur.

 

4.3.2. Les clous

Ce sont des guingassons[21], clous de section carrée à tête plate et circulaire, sinon leur tête traverserait le cuir. On les emploie aussi à fixer la soupape et à fixer sur le bois les deux extrémités de la baguette de gringon.

 On emploie aussi pour les gros soufflets des platirons, clous d'une seule pièce dont la tête est circulaire et bombée[22].

 

4.4. La soupape

La soupape est un triangle ou un carré de cuir, renforcée d'un carton provenant de cartes retirées de l'usage, achetées à une détaillante, Mme Salinier, rue de Guyenne à Bordeaux, qui les vendait aussi aux pharmaciens pour leurs préparations.

 

5. La fabrication du soufflet.

On commence par clouer sur le bois inférieur la soupape et le brin d'orégon qui doit faire le tour du soufflet sans dépasser le bois. Les planches sont calées dans une encoche de l'établi durant le travail .

 

On pose sur la planche supérieure le collet, le faux collet, le rivage, on les cloue ensemble sur le bois supérieur, le rivage mordant sur le collet et le faux collet. La planche est alors dite habillée . Ensuite la planche supérieure est posée sur l'inférieure, on met ensuite la peau, les 2 oreillons, les lanières, on tend la peau d'un côté et de l'autre, on tend les lanières, on rabat les garnitures. On pare le soufflet terminé en coupant tout ce qui dépasse le bord du bois.

 

 

6.  Autres vocables techniques relevés durant l'enquête.

 

Arçonné: part. passé.: Se dit du soufflet muni seulement de sa garniture .

Bois: n. m. L'Encyclopédie parle d'ais pour les mêmes objets . Le mot est inusité chez M. Vivez.

Enviroler  v.t. Découper une pièce de fer blanc et la passer dans un appareil à manivelle qui la forme en cône dont les bords sont prêts à être rabattus l'un sur l'autre.

Habillé : part. Passé.Se dit du soufflet muni de sa peau et de sa garniture.

Parer : v.t. Enlever au tranchet le cuir qui dépasse les bois.

Pointer : v.t. Fixer avec des pointes, i.e. des clous.

Rabattre : v.t. Frapper une pièce de fer blanc avec une batte pour lui donner la forme d'un cône.

Souffletier : n.m. fabricant de soufflets. Le mot est absent de Littré, de Bescherelle, de Landais, du T.L.F. et du G.L.L.F. Il est daté 1292 sans autre précision dans le Petit Robert 1984, qui le définit seulement comme " ouvrier qui fabrique des soufflets d'orgue ".

 

 

7. Psychologie du soufflet.

 

Le soufflet se termine par une pointe creuse qui projette un fluide et ces traits suffiraient à en faire une image du phallus.Si l'on considère que les soufflets primitifs y ajoutent deux outres gonflées, ressemblant à des testicules et que l'action du phallus peut gonfler le ventre des femmes, on comprendra pourquoi le soufflet est employé dans des rituels carnavalesques méridionaux, qui avaient pour nom les processions de souffle-à-culs. Des porteurs de soufflets s'en prenaient aux dames dont ils soulevaient les robes.[23]Dans les cortèges de Nontron, photographiés en 1947, le soufflet éponyme n'est plus qu'un souvenir : les participants traînent un simulacre géant de soufflet en carton et en bois. Quelques soufflets Vivez ont paru dans des processions carnavalesques de Bordeaux durant les années 1970. Mais aujourd'hui, ils ne trouveraient plus de robes à soulever.

 

8. Le soufflet dans la maison contemporaine.

 

Dans Le système des objets (1968) Jean Baudrillard distingue le système fonctionnel et le système non-fonctionnel, refuge du discours subjectif . Il distingue encore dans le système non fonctionnel, l'objet marginal, c'est-à-dire l'objet ancien, du système marginal, qui est celui de la collection. Nous avons vu dans notre article cité à la note 1 que le soufflet a été remplacé dans presque tous ses usages, sauf l'usage domestique. Aujourd'hui, le soufflet se vend donc encore sur les marchés avec les ustensiles de ménage pour les derniers campagnards à faire du feu dans une cheminée ou une cuisinière, mais surtout dans les supermarchés et chez les marchands de cheminées, situés en bordure d'autoroute dans les centres commerciaux où s'équipent les citadins. Le soufflet est classé par l'annuaire téléphonique et le minitel parmi les "accessoires de cheminées d'intérieur". Il profite de cette vogue de la cheminée, technique de chauffe dépassée, dans nos maisons éclairées et chauffées par de l'électricité nucléaire, mais réemployée pour ses fonctions esthétiques et ses connotations psychologiques : donner une ambiance par sa prétendue authenticité, par son "historialité". Ce sentiment se renforce par la contemplation dans la cheminée d'un feu réel ou simulé par des braises en plastique éclairées électriquement de l'intérieur. Les rêveries de Gaston Bachelard ont produit les cheminées René Brisach et leurs pareilles. Il faut à ces cheminées un soufflet orné de motifs décoratifs en cuivre repoussé inspirés de l'Angélus de Millet et d'autres chefs d'œuvre de l'art . Ainsi se termine, sous la poussière des objets inutiles, la carrière d'un outil millénaire, devenu un élément insigne du kitsch industriel .

 



[1] Michel Wiedemann: "Glossaire des catalogues de la maison Vivez de Bordeaux " in Garona, Cahier N° 13 du CECAES, juin 1996, pp. 117-154.

[2] Bande vidéo en couleurs de format VHS durant une heure dix,  déposée au CECAES et au Musée d'Aquitaine . Tous droits réservés.

[3] Voir  le catalogue de l'exposition du Musée d'Aquitaine  sur le Gabon  (1998) où était présentée une tuyère de soufflet en bois recevant le contenu de deux outres.

[4] R. Grandsaignes d'Hauterive, Dictionnaire des racines des langues européennes, (grec, latin, ancien français, français, espagnol, italien, anglais, allemand ) . Paris, Librairie Larousse, 1949, s. V. Bhel- III, p. 18.

[5] "Das gemeingermanische Wort bezeichnete die als Ganzes abgezogene Haut kleinerer Säugetiere (neuhochdeutsch auch von Vögeln) , die als Lederbeutel, Luftsack u. a. diente . " Der Große Duden, Band 7, Etymologie, Herkunftswörterbuch der deutschen Sprache, bearbeitet … unter Leitung von Dr. Phil. Habil. Paul GREBE, Bibliographisches Institut, Mannheim, 1963, p. 45. [ Le mot protogermanique désignait la peau dépouillée en entier des petits mammifères, et en allemand moderne aussi d'oiseaux , qui servait de bourse de  cuir , de  sac d'air entre autres .]

[6] Der Große Duden, Band 7, Etymologie, Herkunftswörterbuch der deutschen Sprache, bearbeitet … unter Leitung von Dr. Phil. Habil. Paul GREBE, Bibliographisches Institut, Mannheim, 1963, p. 201.

[7] Dictionnaire illustré de la Mythologie et des Antiquités Grecques et Romaines par Pierre Lavedan, Paris, Hachette, 1931, 4ème édition , p. 887 et fig. 857.

[8] Recueil des planches, seconde livraison en deux parties, première partie, 1763, s. V. Balancier, p. 105. [ Nous citons dorénavant pour  sa commodité la pagination du reprint de Readex Microprint Corporation, New York, 1969.]

[9] Recueil de planches, septième livraison ou huitième volume, 1771, s. V.  Orfèvre Jouaillier, Metteur en œuvre, pl. XI, p. 734.

[10] Recueil de planches, sixième livraison ou septième volume, 1769, s. V. Maréchal  Ferrant pl. II et Maréchal grossier, pl. II, p. 634.

[11] Recueil de planches , sixième livraison ou septième volume,  1769, pl. IV & V, Forge des ancres, Plan et Profil d'une chaufferie, et Coupes d'un soufflet et développementdes liteaux . p. 663.

[12] Planches d'Orgue, fig. 23 et article du Tome XV, p. 395-396 de l'éd. originale (Neufchastel , 1765) , p. 585 du reprint Readex Microprint Corporation, New York, 1969.

[13] Recueil de planches, troisième livraison, 1765, s. v. Grosses forges et arts du fer, deuxième section,planches V & VI, p. 334 .

[14] Seconde livraison, en deux parties, première partie, 1763, s. v. Boucher, pl. I, p. 132 & 133.

[15] Recueil de planches, troisième livraison, 1765, s. v.  Ferblantier, pl. II, p. 313.

[16] Seconde livraison en deux parties, première partie, 1763, s.v. Boisselier, pl . & II , p. 130.

[17] Tome  XV, p. 395 a de l'éd. Originale (Neufchastel,1765), p. 585 du reprint Readex Microprint Corporation, New York, 1969.

[18] Ce mot désigne aussi le chercheur de pierre philosophale, qui doit souvent manier le soufflet.

[19] Ce mot rare figure dans le Dictionnaire National de Bescherelle (1865), dans le Nouveau Dictionnaire Universel de Maurice Lachâtre (s.d., vers1871?) qui le définissent autrement: technol. panneau supérieur du soufflet d'un haut-fourneau. Il n'est pas dans Littré, ni dans le T.L.F.

[20] Tome XV, p. 395-397.

[21] Mot français régional existant en gascon sous la forme guingassoun, d'origine inconnue selon Boisgontier.

[22] Littré signale moins précisément: platiron n.m. sorte de clou. Les clous de cette fabrication (de fil de fer ) sont généralement connus sous le nom de bombés, platirons, caboches et boutons. " Enquête, Traité de comm. avec l'Angleterre.t. I, p. 787.

[23] Voir l'article de M.J.P.Hiéret " Vie, mort et résurrection de Sa Majesté Carnaval, roi des Souffle -à-cul de Nontron" in Le Festin, N°25, février 1998, pp. 67-73. On y voit une photo du soufflet monumental promené à travers la ville et portant la devise  "Tous enfants de la même famille".

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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 12:18

Les lièvres  cornus

Fortune d'une famille d'animaux imaginaires

chez  Al Qazwini, Rabelais, Mathurin Régnier, La Fontaine, Flaubert,

Gesner, Aldrovandi, Buffon, Adrien Collaert, Jan van Kessel

et dans la langue commune

par

Michel WIEDEMANN

Maître de conférences à  l'Université de Bordeaux III

 

 

A mon collègue

M . Claude Saint-Girons

qui est à la source de cette recherche

 

 

 

 

 

1 . Le lièvre unicorne des Arabes et sa résurgence dans Flaubert .

 

Il est fait mention dans la littérature arabe d'un être étrange, un lièvre jaune à taches noires, portant sur le front une corne en vrille aussi grande que la moitié de son corps, pointée en avant dans le prolongement de l'échine [1] . Cet animal est cité, parmi d'autres créatures fabuleuses [2] connues des Grecs, telles que les Blemmies et les Sciapodes [3], par l'encyclopédiste persan de langue arabe Zakariya ben Muhammad ben Mahmud al  Qazwini, mort en 1283 de notre ère [4] .

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Il est figuré passant sur une montagne, parmi des fleurs rouges et des iris bleus, dans une miniature illustrant un manuscrit du traité de cosmographie de cet auteur [5] . Au fol. 52 s'ouvre le chapitre De la mer de Chine, divisé en deux parties : Les îles de cette mer et Les animaux étranges . Dans la première de ces divisions, après avoir cité Ceylan, Serendib, Jaba et Lincalos, l'auteur en vient à une île appelée Tinnin, l'île du dragon .

 

"C'est une grande île bien fortifiée, où il y a des châteaux, des citadelles, des bâtiments et des villes peuplées . Et on dit que cette île abritait un énorme monstre qui dévorait leur bétail et dévorait toute personne qui s'approchait de lui . Les gens, pour calmer le monstre, lui offraient chaque jour deux bœufs en tribut et quand il ne trouvait pas ces deux bœufs, le monstre attaquait les bâtiments, les villes et le bétail . Quand Alexandre le Grand arriva dans cette île, les habitants lui demandèrent secours pour être délivrés de ce monstre . Alors Alexandre demanda qu'on lui apporte deux bœufs, il ordonna de les tuer et de les dépouiller et il fourra leur dépouille de goudron, de soufre, de chaux vive et d'arsenic . Il mit au milieu de ce mélange des crochets de fer et les déposa à l'endroit habituel où les gens de l'île mettaient les bœufs . Le monstre dévora ces deux bœufs comme à son habitude et retourna à son antre et là, le feu jaillit dans son ventre et les crochets s'accrochèrent dans ses entrailles . Le lendemain, il ne sortit pas . Les indigènes partirent à sa recherche et le trouvèrent mort . Alexandre était très content et les indigènes lui apportèrent des cadeaux, parmi lesquels une bête de couleur jaune qui ressemble à un lapin et  a une corne noire . Toutes les bêtes sauvages s'enfuyaient à la vue de cet animal" [6] .

 

Le bizarre cadeau des indigènes n'est pas traité plus longuement dans le chapitre des animaux étranges où il aurait sa place . Sa corne noire unique, sa couleur jaune et sa férocité sont héritées de la licorne, alias rhinocéros, alias monocéros, alias unicorne, telle que la décrivent les bestiaires grecs et médiévaux contemporains de Qazwini [7] . Son apparence de lièvre ou de lapin n'est donc qu'un élément contingent, peut-être dû à une erreur du traducteur syriaque ou  copte . Cet avatar de la licorne n'a pas de nom dans le texte de Qazwini, mais d'autres sources arabes lui donnent le nom d' Al-Miradj sous lequel il est connu depuis longtemps et répertorié par MODE et ETTINGHAUSEN [8] .

 

Cet animal clôt en effet la liste des bêtes et des monstres dont l'apparition tourmente le saint dans la Tentation de saint Antoine de Flaubert [9] :

 

"A mesure que saint Antoine regarde les animaux, ils grossissent, grandissent, s'accroissent, et il en vient de plus formidables et de plus monstrueux encore : le Tragelaphus, moitié cerf et moitié bouc, le Phalmant couleur de sang, qui fait crever son ventre à force de hurler ; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur, le Senagion, du pays de Dist, long d'un parasange ; le Senad à trois têtes, qui déchire ses petits en les léchant avec sa langue ; le Myrmecoleo, lion par devant , fourmi par derrière, et dont les génitoires sont à rebours ; le serpent Aksar, de soixante coudées, qui épouvanta Moïse ; le chien Cépus, dont les mamelles distillent une couleur  bleue ; la Poephaga, cavale aux vertes narines, qui porte une chevelure de femme à la crinière ; le Porphyrus, dont la salive fait mourir dans des transports lascifs ; le Presteros, qui rend imbécile par le toucher ; le Mirag, lièvre cornu habitant des îles de la mer ."

  

Cet animal habite les îles de la mer, c'est-à-dire les confins du monde connu des Arabes, Il n'a rien pour s'imposer à l' attention et s'efface à l'horizon sans avoir  gagné de signification . Les exégètes de Flaubert ne sont pas prolixes sur ce point . Flaubert a eu connaissance de cet animal bien avant son voyage en Orient . Il faudrait chercher dans l'inventaire de ses livres, dans la liste de ses lectures pour trouver la source de cet emprunt, qui mêle aux monstres de tradition grecque une créature venue du monde musulman et contribue à ce fantastique moderne, issu de l'accumulation de références savantes que signalait Michel Foucault [10] . Si pour le Mirag, les sources sont fidèlement reproduites, il y a beaucoup de fantaisie dans la falsification des données de l'érudition que pratique ici Flaubert pour les autres animaux . Il fabrique des monstres par des opérations linguistiques et par une dissémination au fil du texte des éléments tirés de ses lectures ou de sa mémoire . Le Tragelaphus était un animal fabuleux des Grecs, puis ce nom fut attribué à une espèce réelle, une sorte de bouquetin décrite  par les zoologistes de l'Antiquité : Flaubert garde la signification étymologique, la plus étrange . Il en va de même pour le Myrmecoleo, nom grec d'un insecte connu en français sous la forme parallèle de fourmi-lion . Ce monstre aussi est issu d'un retour à l'étymologie . Il hérite un trait attribué par les naturalistes à son voisin le lièvre, avoir les génitoires à rebours [11] . La "grande belette Pastinaca" porte le nom commun latin de la raie pastenague et devient chez Flaubert un quadrupède aux propriétés curieuses, proches de celles du dragon [12] . La Poephaga est une épithète grecque signifiant "herbivore", employée par Hippocrate et par Aristote et ici nominalisée . Presteros est le génitif du nom  grec prhsthr, prèstèr, signifiant étymologiquement "qui brûle" [13] .

 

On voit que Flaubert a pris sa matière dans des auteurs ou du moins dans des lexiques latins et grecs et dans une encyclopédie réunissant à l'article lièvre des renseignements   sur le lièvre, le lièvre de mer et le lièvre à corne Mirag . Il en a disséminé les éléments sur  des animaux voisins de façon à les rendre plus étranges , Il crée par des nominalisations, des retours à l'étymologie, des transformations de noms communs en noms propres, un bestiaire fantastique fait pour surprendre, mais  qui n'acquiert pas de valeurs symboliques . Le Mirag sort d'un dictionnaire pour passer dans un catalogue des bizarreries de ce monde.  Que sont des mirabilia sans une interprétation ?

 

2 . Le lièvre cornu de François Rabelais et de ses exégètes .

 

La plus ancienne apparition du lièvre cornu dans la littérature française est attribuée  depuis E. Huguet à Rabelais . On lit en effet dans  le Prologue de l'auteur à Gargantua (1534) 1542 :

 

"Beuveurs tres illustres, et vous,  verolez tres precieux,- car à vous, non à autres, sont dediez mes escriptz, Alcibiades, ou dialoge de Platon intitulé Le bancquet, louant son precepteur Socrates, sans controverse prince des philosophes, entre autres parolles le dit tres semblable es Silenes . Silenes estoient jadis petites boîtes, telles que voyons de present es bouticques des apothecaires, pinctes au dessus de figures joyeuses et frivoles, comme de harpies, satyres, oysons bridez, lievres cornuz, canes bastées, boucqs volans, cerfs limonniers et aultres telles pinctures contrefaictes  à plaisir pour exciter le monde à rire (quel fut Silene, maistre du bon Bacchus) ; mais au dedans l'on reservoit  les fines drogues comme baulme, ambre gris, amomon, musc, zivette, pierreries et  aultres choses precieuses . Tel disoit estre Socrates . . ."

 

Ce passage a suscité quelques commentaires erronés ou incomplets . Pierre Michel écrivait en 1965 dans les notes de son édition [14] :

 

"Rabelais complète les monstres de la mythologie par des animaux de fantaisie, accumulant les rapprochements cocasses : oisons bridés, comme les chevaux ; lièvres cornus comme les vaches, canes bâtées comme on dit âne bâté, boucs volants et cerfs limonniers, attelés entre les limons comme des chevaux ."

 

En 1967, Jean-Pierre Weill et Thérèse Weill[15] commentent à leur tour :

 

En précisant la nature des Silènes par comparaison avec les bocaux décorés tels qu'il en existe encore de présent  chez les pharmaciens, Rabelais semble s'excuser de citer Platon . . . Mais ne nous y fions pas, car cette allusion au Banquet  témoigne de son humanisme . Suit une énumération d'animaux fantastiques, d'une richesse et d'une variété telle qu'elle semble faite pour le plaisir verbal plus que pour une compréhension précise . Comme très souvent chez Rabelais, le rythme l'emporte sur le sens . Rabelais ajoute à la fantaisie en mêlant aux termes antiques  (harpies, satyres) des expressions populaires toutes faites qui perdent leur sens figuré et présentent à l'imagination des suggestions cocasses, par exemple  oison bridé  synonyme de sot, lièvre cornu qui signifie le fou . . .Il y a sans doute aussi un calembour sur canes bâtées (cf âne bâté).

 

Les mêmes auteurs citent le passage du Banquet de Platon, 215 a & 221 d, où Alcibiade compare Socrate à un Silène :

 

Voici donc ce que je déclare : c'est qu'il est tout pareil à ces Silènes qu'on voit plantés dans les ateliers de sculpture, et que les artistes représentent tenant un pipeau ou une flûte ; les entr'ouvre-t-on par le milieu, on voit qu'à l'intérieur, ils contiennent des figurines de dieux!...Qu'on veuille bien écouter les discours de Socrate : à la première impression, on ne manquera pas de les trouver absolument ridicules . Tels sont les mots, les phrases qui en sont l'enveloppe extérieure, qu'en vérité on dirait la peau d'un insolent satyre, car il nous y parle d'ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de corroyeurs ; il a tout l'air de se répéter dans ses expressions comme dans ses pensées ; si bien qu'il n'y a pas au monde d'ignorant ou d'imbécile qui ne fasse de ses discours un objet de dérision . Mais arrive-t-il qu'on les voie s'entr'ouvrir et qu'on en arrive à l'intérieur, alors on commencera de les trouver, dans le fond, pleins d'intelligence et les seuls qui soient tels . . .(traduction Robin, Les Belles Lettres) .

 

 Mireille Huchon, l'éditrice de Rabelais dans la collection de la Pléiade, donne Erasme de Rotterdam  comme modèle direct de Rabelais . Celui-ci ne se serait pas inspiré directement du Banquet de Platon, qu'il cite par ailleurs, mais d'un adage latin d'Erasme, Sileni Alcibiadis, publié plusieurs fois à partir de1515.   On y retrouve la comparaison du silène pour inciter à ne pas se limiter au sens littéral apparent :

 

Les Silènes étaient des figurines fendues d'une manière telle qu'on pouvait séparer les deux parties et ouvrir la figurine ; fermées, elles ne présentaient qu'une apparence risible et déformée de joueur de flûte, mais ouvertes elles montraient soudain une divinité, de telle sorte que la plaisante tromperie rendait plus agréable l'art du sculpteur . Puis le sujet des statuettes fut tiré du grotesque Silène, pédagogue de Bacchus et bouffon des divinités poétiques [16] .

 

La part propre de Rabelais est bien le glissement des Silènes antiques aux bocaux d'apothicaires connus de ses contemporains et l'énumération de "figures joyeuses et frivoles" censées les orner . Les commentateurs ont relevé le mélange d'éléments antiques et d'éléments qu'ils ont attribués à la fantaisie de l'auteur : "oysons bridés, lievres cornuz, canes bastées, boucqs volans, cerfs limonniers et autres telles pinctures contrefaictes à plaisir" .

 

 Mais on s'est trop hâté d'assigner à la seule fantaisie ce que des recherches plus attentives auraient reconnu comme des emprunts à des sources antiques . Dans l'édition critique d'Abel Lefranc en 1912, on trouvait déjà dans une note :

" Depuis les fresque antiques jusqu'aux bordures des anciens livres d'heures et des livres du XVIe siècle, les peintres et les graveurs ont représenté des sujets fantaisistes analogues à ceux-ci ".

 En effet, François Poplin a consacré quelques pages d'un article à commenter, dans la même phrase de Rabelais [17], le groupe cerfs limonniers . Il signale qu'on a domestiqué ou du moins attelé le cerf, si étrange que cela paraisse, et cela dès l'époque protohistorique . A preuve une trouvaille faite à Villeneuve-Renneville dans un cimetière gaulois du second âge du Fer : un squelette de cerf pourvu de son mors et de son harnais de tête et présentant la trace de coupes sur les andouillers . F. Poplin rappelle des textes antiques réunis par Daremberg et Saglio  et cite des historiens modernes attestant à des époques historiques l'usage du cerf comme animal de trait ou monture de prestige pour des rois, des princes et des personnages hors du commun transgressant ainsi les limites du domestique et du sauvage . Le cas de Villeneuve-Renneville n'est donc pas unique . Nous pouvons y ajouter ces références littéraires, qui vont se traduire ultérieurement en œuvres d'art : Callimaque (Hymne à Diane,V,111), Apollonius de Rhodes (Argonautica, III, 877), Claudien à basse époque (De consulatu Stiliconis, liv .III, 286-87),  donnent aussi à Diane ou à la lune un char trainé par des cerfs .  Léon l'Hébreu écrit  : "On lui assigne un char traîné par deux cerfs blancs à cause de leur vitesse et pour signifier que son mouvement est plus rapide que celui d'aucun autre astre puisqu'elle parcourt son orbite en un mois"[18] . De là les cerfs attelés au char du Temps, qui a la figure d'un vieillard [19], avec une remotivation secondaire : les cerfs fugaces symbolisent la fuite du Temps . Les cerfs limonniers sont représentés dans la peinture d'Herculanum [20] . Ils ont donc une existence réelle et une existence imaginaire parallèles, ils ont des représentations fréquentes dans les arts, inspirées du modèle des chars triomphaux romains, et en remontant plus haut, de sources littéraires grecques .

 

 Quant aux boucs volants, il s'en trouvait des représentations bien  connues et visibles de Rabelais à Rome et dans tout son empire . Des boucs paraissent voler dans des peintures romaines dites du quatrième style  où la figure centrale est isolée  sur un vaste fond neutre . Ils sont associés à la thématique des Heures,  des satyres et des ménades aux draperies flottantes [21] . D'ailleurs s'il fallait chercher autre part que dans l'Antiquité, on verrait des boucs volants porter des sorciers ou sorcières allant par les airs au sabbat . Une gravure d'Albert Dürer vers 1500, représente des Amours jouant, tandis qu'une sorcière âgée, nue, échevelée, tenant une quenouille à la main, s'envole  tournée en arrière sur un bouc qui s'élève en l'air sans ailes [22] . Un bois gravé en camaïeu daté de 1510 de Hans Baldung Grien (1485-1545), disciple de Dürer, montre une sorcière nue chevauchant un bouc volant, tournée vers l'arrière de l'animal, tandis que d'autres sorcières assises au premier plan préparent leur départ vers le sabbat [23] assises entre un deuxième bouc et un chat . Lucas Cranach a peint vers 1530 une Mélancolie [24] assise auprès d'une fenêtre . Devant le paysage qu'elle laisse entrevoir passe dans une nuée une troupe de sorcières nues entourant un homme vêtu comme un lansquenet . Celui-ci chevauche un bouc  volant, comme sa voisine de gauche . Celle de droite est sur un sanglier, ceux qui suivent sont à deux sur un chien volant . Toutes ces montures diaboliques sont aptères .  Les sources de ces représentations figurées sont le mythe de la sorcellerie telle que la pourchassent les inquisiteurs . La gravure assure la diffusion des images à des centaines de kilomètres de leur sphère d'origine . Rien ne s'opposerait à une influence de ces productions germaniques en France .

 

Les canes bâtées ont été expliquées dans le commentaire de Jean Pierre et Thérèse Weill par la paronymie avec âne bâté . Soit . Mais les oysons bridez ont été interprétés diversement . Pierre Michel trouvait cocasse le sens littéral, selon lequel les oisons portent une bride comme les chevaux . J . P. et Th . Weill y voient au contraire le retour à leur sens premier d'expressions populaires toutes faites, par exemple "oison bridé synonyme de sot, et lièvre cornu qui signifie le fou". Nous n'avons trouvé aucune confirmation de cette interprétation de lièvre cornu . Le Trésor de la Langue Française (TLF) fait de l'oyson bridé de ce passage, une "bête fantastique" dans la partie ETYM . ET HIST . de son article brider, sans autre preuve [25] .

 

En ce qui concerne l'expression oison bridé, il se trouve que sa première attestation, en 1532, est justement dans Rabelais, Pantagruel, XXIX  :

 

" Finablement, voyant que tous estoient mors, getta le corps de Loup Garou tant qu'il peut contre la ville, et tomba comme une grenoille sus ventre en la place mage de la dicte ville, et en tombant du coup tua un chat bruslé, une chatte mouillée, une canne petière, et un oyson bridé ."

 

 Comment interpréter cette phrase? Nous ne dirons rien du couple antithétique du chat brûlé et de la chatte mouillée . En tout cas, la can(n)e petière est une espèce réelle de petite outarde attestée dans les dictionnaires français depuis Nicot jusqu'au TLF avec des orthographes variables . Une interprétation littérale du groupe oyson bridé peut s'appuyer sur deux articles du Dictionnaire universel  de Furetière (1690) :

 

S .v . OISON : " On dit par injure à un homme, que c'est un oison, qu'il se laisse mener comme un oison, pour dire que c'est un sot, qui ne sçait pas se conduire, qu'il n'agit que par l'organe d'autruy . On appelle un oison bridé, celuy à qui on a passé une plume à travers des ouvertures qui sont à la partie supérieure de son bec, pour les empescher de passer des hayes, & d'entrer dans les jardins où il est permis de les tuer ; de la même façon qu'on attache des bastons au col des chiens, pour les empescher de chasser ou d'entrer dans les vignes . C'est de là qu'est venu le proverbe de passer la plume par le bec" .

S .v . BRIDE : " on appelle aussi, un oison bridé, un sot, un  homme qui n'a point veu le monde"  .

 

On peut assurément faire remonter plus haut la date d'apparition de ces deux valeurs du groupe de mots . Un sens figuré présuppose l'existence préalable du sens premier . Or le sens figuré apparaît déjà dans le dictionnaire de Cotgrave en 1611 s .v . OISON, mais sans que le sens premier soit expliqué :

 

OISON : m . A greene-Goose, or young Goose ; a Gosling

oison bridé : A sot, asse, gull, ninnie, noddie .

Ses nombreuses attestations dans la tradition lexicographique française ne permettent pas de douter des deux sens de ce groupe de mots, encore vivants au XXème siècle selon le TLF :

 

ELEV . Oie bridée, oison bridé . Oie à laquelle on a passé une plume dans les narines pour l'empêcher de passer le cou à travers les haies .

-Au fig ., vieilli . personne sotte et crédule qui se laisse abuser facilement . Nous rions ( . . .) des oisons bridés ( . . .) des couards et des matois (MORAND, Chroniques de l'homme maigre, 1941, p. 59 .)

 

Rabelais jouerait de l'ambiguïté du sens  et ferait une syllepse, selon le vocabulaire de la rhétorique, en donnant à entendre à la fois le sens propre et le sens figuré de l'expression oysons bridez .

 

Mais ces deux sens, qui existent bel et bien, ne sont pas les seuls possibles . On bride aussi les volailles pour les faire rôtir, c'est-à-dire qu'on les entoure d'un fil avant de les mettre au four . On pourrait théoriquement construire sur ce sens de brider une troisième interprétation d' oison bridé . Nous ne le ferons pas , parce que ce sens culinaire n'apparaît que deux siècles plus tard, mais nous nous servons de cet exemple pour montrer que l'erreur des commentateurs est de prendre brider seulement dans le sens très spécial qu'il a en s'appliquant aux oies d'élevage et dans ce groupe de mots pris comme locution . Le sens d'oysons bridez doit être testé avec tous les sens du verbe brider existant à l'époque de Rabelais . Nous proposons de le prendre dans le sens premier "mettre la bride à un animal de voiture", ce qui permet de voir derrière oysons bridez un char attelé d'oies . On connaît en effet dans la peinture romaine antique tout un genre d'origine hellénistique qui consiste en transpositions : les activités des hommes y sont exercées par des enfants ou des Amours ailés ayant l'âge d'enfants, et de pareilles transpositions touchent les animaux . On voit donc, parallèlement à des courses de chars ordinaires, des Amours ou des  enfants non ailés ou même des auriges adultes menant sur des pistes d'hippodrome des chars attelés de divers animaux invraisemblables : gazelles et panthères [26], tigre avec attributs dionysiaques à Pompei [27], perroquets, oies [28] à  Carthage, poissons à Sousse [29]  . A Piazza Armerina, en Sicile, dans l'antichambre de la chambre à abside N°44, la mosaïque de pavement montre autour d'une spina quatre chars conduits par des enfants non ailés . Chacun est vêtu du costume caractéristique des factions de l'amphithéâtre : celui de la factio russata conduit des flamants roses (phénicoptères) de la couleur de son parti ; ils portent au cou des guirlandes de fleurs . Celui de la factio albata, vêtu de blanc , conduit deux oies portant au cou des guirlandes d'épis . Celui de la factio veneta, vêtu de bleu, conduit deux paons femelles au cou entouré de grappes de raisin . Le cocher de la factio prasina, vêtu de vert, conduit deux colombes sauvages ornées de rameaux d'olivier et reçoit la palme de la victoire [30] .  On voit donc que le sujet combine la représentation des courses de chars à quatre factions colorées, l'évocation des quatre saisons et la transposition de l'adulte à l'enfant/Amour . On trouve d'ailleurs dans la même villa, une autre transposition, une chasse aux animaux domestiques menée par des enfants qui attaquent avec lances et boucliers lièvre, paon et chèvre, et prennent au collet un palmipède [31] . Ce pourrait être un quatrième sens  d'oyson bridé, puisque ce sens de brider "prendre au collet" est attesté pour la bécasse dans les dictionnaires français, en dernier lieu par le TLF . Nous  avons donc dans la peinture romaine deux motifs correspondant à deux sens de brider .  L'existence de deux interprétations plausibles par des rappels de peintures romaines attestées élargit, dans la phrase de Rabelais, le jeu verbal de la syllepse.  

 

Or ces motifs de fresque et de mosaïque, maintes fois reproduits, étaient issus de cahiers de modèles qui circulaient à partir de la capitale dans l'ensemble du monde romain . Il y en a donc eu plusieurs exemplaires et Rabelais, qui n'a vu ni Pompei, ni Piazza Armerina, dégagée à partir du XIXème siècle, a vu Rome en 1534, année où paraît le prologue de Gargantua . Il écrivait bien que ces motifs étaient des "pinctures contrefaictes à plaisir" sur des bocaux d'apothicaires . Cela devrait inciter à en chercher l'origine dans les faïences italiennes à décor grotesque, et, plus haut, dans les  fresques antiques de ce style  que les visiteurs allaient examiner à la lueur d'une chandelle à Rome dans les "grottes" de l'Esquilin, c'est-à-dire dans les appartements de la Domus Aurea effondrée [32] . Ces sujets sont évidemment de pure fantaisie et par là, les "oysons bridez" peuvent être appelés des "bêtes fantastiques" . Mais les deux interprétations  que nous en proposons ont le mérite d'exister dans l'histoire de la peinture, tout comme celle des boucs volants et des cerfs limonniers, tandis que la représentation d'oisons ayant une plume dans le bec nous est inconnue et que celle de "personnes sottes et crédules" n'est concevable graphiquement qu'avec des attributs allégoriques .

 

Et les lièvres cornus, sont-ils aussi figurés dans des sources antiques? Nous n'en avons pas trouvé trace à ce jour . Ils ne semblent pas être une réminiscence de l'Antiquité . La fantaisie énumérative de Rabelais consiste à glisser  dans la liste des sujets antiques des intrus  tels les canes bâtées et les lièvres cornus . Mais il n'a inventé que les canes bâtées, à notre connaissance, puisque des sources indépendantes les unes des autres ont attesté aux naturalistes de son temps l'existence de lièvres à cornes .

 

3 . Le lièvre à cornes des naturalistes : de Conrad Gesner à l'Encyclopédie méthodique  .

 

Conrad GESNER (1516-1565), pauvre étudiant zurichois, vint apprendre la médecine et les sciences naturelles  quelques années après  Rabelais (1530-1537) à l'université de Montpellier, Il s'y lia avec Guillaume Rondelet, que Rabelais représente sous le nom de Rondibilis . Gesner, devenu médecin dans sa ville, fut aussi éditeur de textes anciens, compilateur et bibliographe universel . Il publia une somme en plusieurs volumes sur les animaux . Il ne cite pas le lièvre à cornes dans l'édition de 1551 de son livre [33] . Mais dans l'édition posthume sous-titrée Editio secunda novis iconibus nec non observationibus non paucis auctior atque etiam multis in locis emendatior . Francofurti, In bibliopolio Cambieriano, Anno sæculari MDCII (Francfort1602), on trouve p. 634 deux figures gravées sur bois . Celle de gauche montre un crâne d'animal terminé par des  cornes ramifiées et ressemblant à celles du chevreuil, par ses bourrelets et ses protubérances . La figure de droite montre de profil une tête de lièvre coupée, pourvue de deux cornes inégales entre elles et moins développées que celles de la figure de gauche .

Gesner-Bx--10-.jpgConrad Gesner , Historia animalium quadrupedum , Francfort, 1602

On lit à la suite  :

 

"Leporis effigiem collocauimus suprà . At hoc in loco subiungere libuit monstrosa leporum capita cornuta in Saxonia (Ni fallor ) repertorum : quorum icones à Io . Kentmano Miseno medico accepi . Cornua haec ( inquit) ab amico mihi donata, cum prius à Saxoniae principibus servata fuissent . Leporis capiti adnata fuisse vel ipsum cranium cui etiamnum haerent, arguit : sex fere digitos longa sunt . Vidi & alia bina capita leporum similiter cornuta, sed nullum maioribus cornib. Sic ille . Nos & maiorum et minorum cornuum quæ misit figuras expressimus . Antonius Schneebergerus similiter ad nos scripsit, se audisse quendam affirmantem se vidisse in castello illustris Domini à Bossu in Hannonia, caput leporis habens duo cornua prorsus similllima capreoli cornibus, sed breuiora . Addit & simile leporinum caput cornutum ad electorem Saxoniæ, ut fertur, asseruari " .

 

[Nous avons placé plus haut une figure de lièvre . Mais il nous a plu de glisser à cet endroit des têtes cornues de lièvres trouvées -si je ne me trompe- en Saxe . J'en ai reçu les images de Jean Kentmann, médecin de Meissen . "Ces cornes, dit-il, m'ont été données par un ami tandis qu'auparavant elles étaient conservées par les princes de Saxe . Il affirme qu'elles étaient de naissance sur la tête du lièvre et que c'était le crâne même auquel elles adhèrent encore . Elles sont longues de six doigts environ . J'ai vu encore deux autres têtes de lièvre pareillement cornues, mais aucune n'avait de plus grandes cornes" . Ainsi l'écrit-il . Quant à nous, nous avons publié les figures des grandes et des petites cornes qu'il nous avait envoyées . Antoine Schneeberger nous a écrit pareillement qu'il avait entendu quelqu'un affirmant avoir vu au château de l'illustre seigneur de Bossut en Hainaut une tête de lièvre ayant deux cornes  dirigées vers l'avant, très semblables à des cornes de chevreuil, mais plus courtes . Il ajoute qu'une pareille tête de lièvre cornu serait conservée, à ce qu'on dit, chez l'électeur de Saxe [34]  .] (Trad . M .W .)

 

Nous ne trouverons rien de plus sur le lièvre à cornes dans Gesner . Le naturaliste zurichois prend soin de rejeter sur ses correspondants la responsabilité de leurs dires et de leurs dessins . Cette adjonction  d'une demi-page est-elle bien de lui? Gesner ou le pseudo-Gesner a du moins un ami qui possède un crâne de lièvre à cornes et en a vu deux autres, et un autre correspondant qui affirme en connaître deux . Ce n'est pas un miracle isolé, mais une série assez homogène de spécimens d'une espèce .

 

Ulysse ALDROVANDI, compilateur prolixe et créateur du premier jardin botanique (1522-1605), traite longuement du lièvre au chapitre XXIII de son livre  sur les quadrupèdes [35] . Au paragraphe Monstra, il cite un lièvre à cornes :

 

"Prodigijs monstra succedunt, quoniam hæc illorum causæ esse ferantur . Clarissimus Rondeus agens de materia medica narrat, quod Illustris Heros D . de Vitri, in venatione leporem cornutum cepit, cuius cornu Jacobo Anglorum Regi tamquàm singulare munus dedit . "

[Aux prodiges succèdent ici les monstres, puisque l'on rapporte que ceux-ci sont la cause de ceux-là . Le fameux Rondeus traitant de médecine raconte qu'un illustre héros, le seigneur de Vitri (sic) prit à la chasse un lièvre cornu, dont il donna la corne  comme un présent singulier au roi Jacques d'Angleterre .]  (en marge :lib .3 cap.4 )(Trad . M .W .)

 

 Puis notre auteur passe à d'autres monstres sans commentaire sur celui-ci.Jacques VI Stuart, fils de Marie, fut roi d'Ecosse de 1567 à 1625 et roi d'Angleterre sous le nom de Jacques Ier de 1603 à 1625 . Aldrovandi étant mort en 1605, le fait se serait produit entre  1603 et 1605 . Le seigneur de Vitry serait alors Louis Gallucio de L'Hospital, marquis de Vitry, capitaine des gardes d'Henri IV  depuis 1595, mort en 1611 ou son fils Nicolas, né en 1581, futur assassin de Concini en 1617 et futur maréchal de France à la place de sa victime jusqu'à sa mort en 1644 . Le fait serait donc de l' actualité la plus récente . A moins que le savant n'ait été victime de la technique de rajeunissement des "canards" imprimés qui tenaient lieu de journaux, habitude bien connue aujourd'hui des historiens de l'image populaire [36] . Mais le canard se nourrit ordinairement d'une production savante obsolète, comme le montre le cas du poisson à tête de moine, cité par les naturalistes Pierre Belon (1553), Guillaume Rondelet (1558), Conrad Gesner (1604), Ulysse Aldrovandi (1642) et repris, parmi les images de sauvages et d'animaux réels, par l'imagerie populaire au XIXème siècle [37]

 

Dans l'oeuvre du naturaliste polonais d'origine écossaise Johannes Jonstonus (1603-1675), Historiae Naturalis de Quadrupetibus libri cum æneis figuris, Francofurti ad Mœnum, impensis Hæredum Math : Meriani, 1650, le chapitre XIII De Lepore est illustré par une planche LXV, gravée à l'eau-forte, qui montre sur trois terrasses plusieurs animaux : Lepus, Lepus Cornutus, Cuniculus porcellus Indicus = Kaninich= Kuniglein . On y voit deux lièvres à cornes, l'un bondissant à gauche, l'autre allongé de profil vers la droite . Ils sont pourvus de cornes  de chevreuil inégales entre elles comme dans Gesner, mais là, les animaux sont représentés entiers et vivants . Le lecteur avide restera sur sa faim : le texte de l'auteur ne dit pas un mot du lièvre à cornes . Cet excès surprenant de l'illustration sur le texte s'explique sans doute par les conditions de l'élaboration du livre . Jonston résidait en Pologne à Ziebendorf et ses éditeurs, les héritiers de Math . Merian à Francfort sur le Main . C'est là que les gravures furent réalisées sur cuivre, sans doute indépendamment de l'auteur qui n'en était pas maître , mais dans la même ville où s'élaborait, quarante-huit ans auparavant, la deuxième édition de Conrad Gesner, celle où apparaissent les lièvres à cornes . Cette compilation de Jonston fut republiée, sans doute en contrefaçon, à Amsterdam en 1657 par Joan. Jacobi Fil. Schipper, qui en  fit regraver toutes les figures, d'où une inversion de leur sens dans la deuxième édition . Elles sont réimprimées en 1718 avec des additions par Henricus Ruysch, docteur en médecine d'Amsterdam, sans changement en ce qui touche les lièvres cornus [38] .

 

Le naturaliste allemand Jacob Theodor Klein cite le lièvre à cornes dans son livre sur les quadrupèdes et dans un petit ouvrage, Summa dubiorum[ . . .], qui répond  en 1743 au Système de la Nature de Linné [39] . On y lit une critique détaillée de Linné qui avait décrit ainsi le lièvre dans le troisième ordre  :

LEPUS : pedes 5-4 ; palmis cursoriis OO ; aures longæ .

Klein répond  :

 

Sive plantis pedum pilosis vel villosis , quibus pilis canes plurimi in plantis carent, pedibus pariter cursoriis imo fugacibus . nam lepus quasi levipes, insigni velocitate præditus est . Glires venentur feles . Nonnulli credunt, leporem incerti sexus esse, modo marem, modo fœminam, quod omnino falsum . Sed, quo referendi lepores cornigeri? varietates quis dixerit? cum specie ab omnibus aliis diversi sint . Dubium itaque manet, an sint glires cornuti, an ad pecora referendi ?

[Soit à cause des plantes de leurs pieds poilues ou velues, poils dont la plupart des chiens sont dépourvus sur la plante des pieds, leurs pieds étant également aptes à la course ou plutôt à la fuite, car le lièvre comme levipes, pied léger, est doué d'une grande rapidité . Ce seraient des Loirs que chassent les chats . Quelques-uns croient que le lièvre est de sexe incertain, tantôt mâle, tantôt femelle, ce qui est tout- à -fait faux . Mais à quoi faut -il ramener les lièvres cornigères ? Qui  pourrait en dire les variétés, alors que par l'espèce ils sont à part de tous les autres?  Il reste donc à savoir si les lièvres cornus sont des Loirs cornus ou s'il faut les ramener aux bestiaux ](Trad. M.W.)

 N0913.jpg

Jacob Theodor Klein , Summa dubiorum , 1743

Dans la deuxième planche rempliée dans l'ouvrage, on voit la figure consacrée aux lièvres à cornes, gravure à l'eau-forte et au burin signée J. F. Schmidt sculpsit . Sur la terrasse du premier plan, devant un fond d'herbes hautes et d'épis , nous voyons un lièvre au pelage strié, au ventre blanc, assis de trois quarts à droite, copie maladroite de celui de Dürer [40] . Il a deux cornes mousses et ramifiées en deux cors par devant les oreilles . A droite, devant un fond rocheux de convention, un second lièvre à quatre pattes, de profil, portant une paire de cornes ressemblant à celles du chevreuil, mais ramifiées fort inégalement, neuf protubérances d'un côté, six de l'autre , bien plus pointues que sur l'autre spécimen . Mais pour Klein, ce n'est pas l'existence du lièvre cornu qui est douteuse, c'est sa place dans la classification linnéenne des espèces . A la suite du même ouvrage, dans son I . Discursus brevis de Ruminantibus [41], Klein classe les ruminants en deux groupes : dans le premier, les bovins, ovins, caprins,  et cervidés ; dans le second, les animaux herbivores digités, dont les lièvres cornigères, qui sont réputés impurs dans l'Ecriture Sainte :

 

a) Pedibus didactylis sive callis distinctis : camelus .

b) Pedibus anterioribus pentadactylis : Lepus & Cuniculus, cum cognatis, ut lepores cornigeri 

    &c(****)

 

[ a) aux pieds didactyles ou à cals séparés : le chameau .

  b) aux pattes antérieures pentadactyles  : le lièvre et le lapin avec les animaux apparentés

  comme les lièvres  cornigères etc (****)](Trad. M.W.)

 

Dans l'œuvre de Buffon (1707-1788), on trouve en 1770 une mention de lièvres à cornes, dont le mode d'existence est hypothétique et renvoie aux figures de  M. Klein :

 

"On prétend qu'il y a dans la Norwège & dans quelques autres provinces du Nord des lièvres qui ont des cornes . M. Klein (c) a fait graver deux de ces lièvres cornus : il est aisé de juger que ces cornes sont des bois semblables au bois de chevreuil : cette variété si elle existe, n'est qu'individuelle & ne se manifeste probablement que dans les endroits où le lièvre ne trouve point d'herbes, & ne se peut nourrir que de substances ligneuses, d'écorce, de boutons, de feuilles d'arbres , de lichens, &c" [42] .

En marge : " (c) Klein, de Quadrup. pag . 52, tab .III, fig . ad S. XXI "

 

On peut suivre les raisonnements de l'auteur d'autant mieux qu'ils tournent à vide, sur un être à qui manque seulement l'existence . On voit que le savant essaie de réduire l'étrangeté de cet animal en en faisant non pas une espèce, mais un monstre . Ce monstre ne serait pas un hybride monstrueux de naissance, mais un individu dégénéré du fait de son alimentation ligneuse et devenant ligneux lui-même, application ordinaire de la théorie des climats . Le froid aurait cependant, selon Hérodote, de tout autres conséquences sur la croissance des cornes [43] .

 

Dans l'Encyclopédie de Diderot, il n'y a pas de lièvre cornu dans la partie d'histoire naturelle, mais il existe pour l'Encyclopédie méthodique, plus tardive, des planches  in quarto signées Benard, publiées sans texte vers 1790 [44] . L'une d'elles montre sur deux terrasses superposées 1°Le Lièvre, 2°Le Lièvre variable,   3° Le Lièvre cornu, 4° Le Lièvre Métis [45] . La figure 3 montre l'animal vivant, de trois quarts, doté d'un poil tacheté de points noirs et de cornes épaisses et très ramifiées, comptant au moins six cors, mais ces cors sont plus ramassés et moins pointus que ceux de cerf ou de chevreuil . La figure s'inspire manifestement de celle de Klein .

 

  Benard--in-Encyclop-die-M-thodique--Li-v



Jusqu'à quand le lièvre à cornes survit-il, en se transmettant de livre en livre, après les planches de l'Encyclopédie méthodique publiée par Panckoucke vers 1790? Quand enfin paraît en1822 le texte correspondant [46], on a cessé de croire au lièvre à cornes . A. G. Desmarest dénombre 849 espèces, parmi lesquelles il marque d'un astérisque 145 espèces "n'étant pas assez constatées ou ne présentant pas de caractères assez complètement développés pour qu'on puisse les admettre définitivement" [47] . Le lièvre cornu n'a même pas droit à cette existence provisoire . Au chapitre du lièvre et de ses variétés, l'auteur fait mention du lièvre albinos et renvoie à une note :

 

Quelques auteurs ont fait mention de lièvres cornus dont la tête étoit surmontée d'un petit bois semblable à celui d'un chevreuil, et Jonston, Gesner, Klein et Schreber en ont donné des figures (Voy . Encycl . pl . 61, fig .3) . N'en ayant jamais vu, nous nous abstiendrons de mentionner cette variété, dont l'existence est d'ailleurs révoquée en doute par de bons naturalistes [48] .

 

 

4 . Le lièvre  à cornes des artistes .

 

Dans la dépendance des naturalistes, il faut ici mentionner les artistes qui contribuaient à la divulgation des connaissances en dessinant les spécimens, en exécutant les gravures sur bois ou sur cuivre, en enluminant les livres sous le contrôle plus ou moins étroit des savants . Les bons exemplaires de Gesner sont  aquarellés à la main d'après un modèle . Les livres ainsi coloriés étaient chers .   Les artistes et le grand public ne lisaient guère le latin et le grec et ne pouvaient ni ne voulaient acheter de grands livres en plusieurs volumes bourrés de citations et de discussions érudites . L'éditeur de Gesner publia pour eux un abrégé qui donnait seulement la figure, le nom en latin et en langue vulgaire et un résumé du texte limité à la description de l'animal . A la fin du XVIème et au début du XVIIème se développa en Flandres un genre de gravure pseudo-scientifique qui puisait ses matériaux dans les ouvrages de sciences naturelles et les arrangeait en compositions artistiques . Plus légers encore que l'abrégé  de Gesner en un volume, ces recueils gravés se limitaient à l'illustration et au nom de l'animal ou de la plante représentés . Il en était où les noms manquaient . Ces suites de gravures pouvaient néanmoins servir de modèle dans les écoles de dessin et dans les arts décoratifs ainsi que pour des peintres et des enlumineurs qui prenaient pour thèmes la création du monde, Adam et Eve au paradis terrestre, l'arche de Noé, ou Orphée charmant les animaux . Jan Brueghel (Bruxelles vers 1568 - Anvers 1638), Rœlandt Savery (Courtrai 1576 - Utrecht 1639), Frans Snyders (Anvers 1579 -1657), Jan van Kessel le Vieux (1626 -1679) sont les représentants les plus connus et les plus imités de ce courant artistique naturaliste par ses thèmes, mais procédant autant de l'imitation de modèles livresques que de l'observation fidèle des êtres .

   

Nous avons trouvé un lièvre cornu dans un recueil de gravures au burin publié à Anvers sans date, vers 1612, par Adrien Collaert, mort en 1618 [49] : ANIMALIUM QUADRUPEDUM OMNIS GENERIS VERAE ET ARTIFICIOSISSIMAE DELINEATIONES IN AES INCISAE ET EDITAE AB ADRIANO  COLLARDO . Il s'agit de la planche 18, l'avant-dernière du recueil, réunissant la taupe et le blaireau, tournés vers la droite, le lièvre cornu et le renard se faisant face dans la partie droite de l'image .

A.Collaert--Animalium-quadrupedum-vivae-

Cette page est placée entre la planche 17 comportant la girafe, la civette, le caméléon et le strepsicheros ou mouton de Crète, à cornes droites spiralées, animaux exotiques, et la planche 19, qui montre trois couples d'animaux : le raton-laveur (?) et le porc-épic, deux hérissons, un bison et un renard face à face . Tous ces animaux sont présentés dans des paysages de fantaisie ayant un air flamand . Le lièvre est de la même hauteur que le renard qui lui fait face . Ses cornes sont proches de celles d'un chevreuil, mais ne ressemblent pas à celles que montrent les livres de naturalistes cités plus haut . Elles ont des extrémités aiguës et ramifiées en deux cors après un  segment droit couvert de protubérances ondulantes irrégulières . Le poil de la bête est court et semble uni . Il n'y a pas de couleur, ni de légende dans les exemplaires connus . La disposition face à face semble instituer une relation entre les animaux qui se regardent, mais c'est la formule générale de ces planches et il serait erroné de chercher un récit particulier associant le renard et le lièvre cornu . Le lièvre cornu est éloigné du lièvre, qui figure à la planche 12 . Placé dans une série d'animaux réels, il devient  chez Collaert une bête comme les autres .

 

Le peintre Jan van Kessel le Vieux (Anvers1626-1679), petit-fils de Jan  Brueghel l'Ancien par sa fille Paschasie, et élève de Simon de Vos, a réalisé deux séries parallèles de tableautins intitulées les Quatre parties du monde, conservées à la Vieille Pinacothèque de Munich et au musée du Prado à Madrid, montrant des villes de l'ancien et du nouveau monde avec des scènes animalières au premier plan . Dans l'exemplaire de Munich, les petites vues encadrent des compositions allégoriques de format plus grand consacrées chacune à une partie du monde comme, dans les cartes de géographie de Blæu, les cartes proprement dites sont entourées de vues cavalières des villes ou de portraits des habitants de la région représentée .  Van Kessel s'inspire, pour ces compositions, de vues de villes parues dans la Cosmographie Universelle de Thévet (Paris, 1575) et dans Civitates Orbis terrarum de Georg Braun et François Hogenberg (Cologne, 1572-1608) et de gravures prises aux livres de naturalistes : Gesner y est mis à contribution, ainsi que le rhinocéros de Dürer et la baleine échouée dessinée par Goltzius, gravée par son gendre Matham et copiée dans Jonston (1650) [50] . Devant Morovo, ville d'Asie [51], le peintre a placé  dans le ciel un aigle tenant dans ses serres une tortue, un aigle terrassant un premier lièvre cornu et mettant en fuite le second, un corbeau perché à droite sur un tronc et un autre qui plane sur la scène . S'agit-il bien d'une scène, c'est-à-dire d'une action reliant plusieurs personnages? Certains tableaux sont plutôt la réunion hasardeuse dans un cadre unique de plusieurs planches de zoologie . La baleine et le caméléon juxtaposés dans un décor polaire en sont l'exemple le plus évident . Mais on trouve aussi, devant le paysage de Paris, une scène qui associe renard et hérons, illustration d'une fable d'Esope par Snyders . Qu'en est-il dans le tableau où apparaissent ces deux lièvres cornus ? On trouve dans les fables d'Esope celle de l'Aigle et du Choucas, devenue chez La Fontaine en 1668 Le Corbeau voulant imiter l'Aigle .  Le lièvre cornu jouerait alors le rôle du mouton enlevé par l'aigle qui figure dans ces fables . Victime passive et muette, poids mort servant à montrer la force de l'aigle et l'impuissance du corbeau, le lièvre cornu n'aurait pas de rôle significatif [52] . Absent des fables d'Esope, il aura été introduit là par la fantaisie du peintre, qui l'aura pris à Gesner ou à Collaert .

 

4 . Le lièvre cornu qui court des fables aux proverbes .

 

On trouve après Rabelais quelques attestations du lièvre cornu dans la littérature, reflet de la langue générale . Dans la satire IX de Mathurin Régnier  (1573-1613), on lit  :

 

Sans juger nous jugeons, estant notre raison

Là-haut dedans la teste, où, selon la saison

Qui règne en nostre humeur, les brouillars nous embrouillent

Et de lièvres cornus le cerveau nous barbouillent .

 

 Il est évident par  la construction du verbe barbouiller qu'ici, le groupe de mots lièvre cornu doit être pris au sens figuré . C'est une locution, c'est-à-dire que le sens de l'ensemble ne peut se déduire de la combinaison des sens de chaque élément . Le sens de l'expression est péjoratif . Les lièvres cornus sont parents des brouillards  et ont en commun avec eux l'évanescence et le non-être .  Ce sont des "idées chimériques" comme le disent les dictionnaires de Napoléon LANDAIS (1857) [53], de POITEVIN (1860) et de LITTRE (1863-1878) . S'ils sont chimériques, ce n'est pas seulement, comme le dit LITTRE, parce que les lièvres n'ont pas de cornes ; c'est qu'un animal ayant la timidité du lièvre et les armes de combat des cervidés serait une chimère, une combinaison contradictoire d'organes et de stéréotypes opposés .

 

Le lièvre cornu apparaît en filigrane dans la fable que La Fontaine a tirée du fabuliste néo-latin Faërne (Crémone 1520?-1562), imitateur d'Esope édité en 1564 :

 

Le Renard et le Singe

 

Le lion ayant établi son empire sur les animaux avait enjoint de sortir des frontières de son royaume à ceux qui étaient privés de l'honneur de porter une queue . Epouvanté, le renard se préparait à partir pour l'exil . Déjà il pliait bagage . Comme le singe, ne considérant que l'ordre du roi, disait que cet édit ne concernait pas le renard, qui avait de la queue, et à revendre : " Tu dis vrai, dit celui-ci, et ton conseil est bon, mais comment savoir si entre les animaux dépourvus de queue, le lion ne voudra pas me compter au premier rang?" Celui qui doit passer sa vie sous un tyran, même s'il est innocent, est souvent frappé comme coupable [54]  . 

 

Notre fabuliste change de protagonistes comme il change d'extrémité, mais il conserve l'âme de la fable, la défiance envers l'arbitraire monarchique . Il en résulte une fable charmante par la vivacité du dialogue et désespérante par sa leçon :

Les oreilles du Lièvre

 

Un animal cornu blessa de quelques coups

Le lion, qui plein de courroux,

 Pour ne plus tomber en la peine,

Bannit des lieux de son domaine

Toute bête portant des cornes à son front .

Chèvres, béliers, taureaux aussitôt délogèrent ;

Daims et cerfs de climat changèrent :

Chacun à s'en aller fut prompt .

Un lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles,

Craignit que quelque inquisiteur

N'allât interpréter à cornes leur longueur,

Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles .

"Adieu, voisin grillon, dit-il ; je pars d'ici :

Mes oreilles enfin seraient cornes aussi ;

Et quand je les aurais  plus courtes qu'une autruche,

Je craindrais même encor ." Le grillon repartit :

"Cornes cela? Vous me prenez pour cruche ;

Ce sont oreilles que Dieu fit .

- On les fera passser pour cornes,

Dit l'animal craintif, et cornes de licornes .

J'aurai beau protester ; mon dire et mes raisons

Iront aux Petites-Maisons ." 

 

 

Il n'y a pas de cornes ici, elles ne paraissent qu'en creux, comme un avatar virtuel des oreilles . Mais comment le fabuliste aurait-il inventé cette histoire s'il n'avait eu à l'esprit l'idée du lièvre cornu, qui manque dans sa source et qui semble être cause du changement des actants? En passant de la queue à la corne, il change aussi d'animaux, et énumère un paradigme de bêtes à cornes où le lièvre cornu a sa place fixée par la langue et par une sorte de moule de l'imagination, celui d' une chimère réunissant des contraires, les extrémités d'un axe sémantique de la peur  ou de la fuite : le lièvre, archétype du fuyard, et la corne, arme offensive d'animaux fonceurs . L'union des contraires devient un parangon de l'inexistence .

 

On peut citer deux produits  indépendants de cette matrice sémantique . D'abord, le nom d'une plante relevé dans l'occitan toulousain comme désignation du chèvrefeuille : corno dé lèbré [55],"corne de lièvre" . La forme allongée de chaque élément de la fleur peut motiver la métaphore des cornes . Mais pour attribuer ce nom à la plante, il fallait que préexistât  à cette dénomination l'image du lièvre cornu . En second lieu, on peut considérer la forme anglaise du lièvre à cornes . Dans l'Ouest des Etats-Unis, pour donner une raison à l'absence d'une personne, on dit qu'elle est partie chasser le jackalope . Cette forme locale de notre chasse au dahut prend pour prétexte un animal qui est un lièvre à cornes, désigné d'un nom où notre informateur veut reconnaître l'agglutination dans un mot-valise de Jack Rabbit, nom d'un gros lièvre de l'Ouest américain, et de -lope, terminaison d'antilope [56] . Sur le même modèle à la fois linguistique et iconique, un auteur américain de bandes dessinées, Berke Breathed, a créé, il y a quelques années, le basselope, basset à cornes, doué de la parole et seul survivant de son espèce[57] .     


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 L'adjectif cornu, pris dans un sens figuré, s'applique encore à d'autres mots, sans qu'il y ait de rapport sémantique avec le lièvre cornu,cornu a son sens premier . Les dictionnaires citent les arguments cornus, traduction du latin ceratina, espèce de sophisme  dont le prototype emploie une phrase contenant le mot cornes, ou de dilemme, frappant des deux côtés, c'est-à-dire dont l'un ou l'autre terme se réalisera nécessairement . Ils citent toujours en exemple les mêmes vers  :

Tous vos beaux arguments cornus

Pour me persuader de vivre

Et pour m'obliger à vous suivre

N'étaient donc que pour m'attraper .

Scarron, Virgile travesti,II .

      

On trouve au XVIIème siècle des "visions cornues", où cornu a le sens qui appartient aujourd'hui à biscornu : "folles, extravagantes" .

 

           J'aime mieux mettre encor cent arpens au niveau

Que d'aller follement, égaré dans les nuës

           Me lasser à chercher des visions cornuës . . .           

Boileau, Epitre XI,v .60-63 .

Cet emploi figuré  comporte le sème "tordu" dû à la forme irrégulière de la plupart des cornes . Molière, en mettant ces mots dans la bouche de Sganarelle, y  glisse  sans doute encore  l'idée de cocuage  :

 

Peut- être sans raison

Me suis-je en tête mis ces visions cornues

Molière, Sganarelle, 13 .

Mais il n'y a là rien qui touche à notre animal . Il en est de même d'une autre figure de lièvre à cornes, dans lequel se cacherait le diable, croyance attestée en Carinthie . Le lièvre qui sert de réceptacle à un esprit malin (Teufelshase) est reconnaissable à une particularité de l'animal : il a des cornes à la place des oreilles et il est "lahm" ( perclus, paralysé, languissant) . On signale aussi la croyance à des lièvres à trois pattes qui contiennent un kobold  [58] . Ce sont des marques distinctives du diable, mais pas des cornes naturelles de lièvre cornu .

 

Conclusion

 

Le Mirag, lièvre à cornes des Arabes, est un avatar , par l'intermédiaire du Roman d'Alexandre, du monocéros antique et médiéval, dont il a conservé plusieurs traits : la corne unique, l'agressivité, la couleur jaune . Il est ressuscité par Flaubert dans la Tentation de Saint Antoine à partir de sources lexicographiques .

Le lièvre à cornes  du prologue de Gargantua est un animal fantastique que Rabelais a glissé au milieu d'une énumération de sujets de peinture romaine "grotesque" d'inspiration hellénistique sans l'avoir inventé . En effet les naturalistes du XVIème au XVIIIème siècle ont cru à l'existence d'une espèce ou du moins de quelques spécimens monstrueux de lièvre cornu . Des artistes se servant des livres de zoologie pour modèles ont représenté des lièvres à cornes de chevreuil dans leurs gravures et leurs tableaux .

Le lièvre cornu est une chimère réunissant les contraires, à savoir l'archétype du fuyard, et la corne, instrument agressif . Cette antinomie, qui en fait un modèle d'inexistence, est sentie au point que lièvre cornu passe dans la langue française du XVIIème siècle et a un équivalent en anglais dans le jackalope . Il y a des formes presque identiques dans la gamme étendue des êtres imaginaires, mais elles sont de provenance  et de signification différentes . Le lièvre cornu n'est pas conçu comme un être surnaturel, il n'est qu'un animal à qui la grâce d'exister a manqué .

 

 

Talence, le 3/28/09                                    Michel WIEDEMANN

                                                                    UFR des Lettres

                                                                    Université de Bordeaux III

                                                                    33607 Pessac Cedex

 

 

 

 

Abstract

 

 

The Mirag, the Arabic horned hare, is a transformation of the unicorn of antiquity and of the Middle Ages, of which it has kept several characteristics : its sole horn, its aggressivity, the yellow colour . Flaubert in his Tentation de Saint Antoine recalled its existence, basing himself on lexicographical sources .

The horned hare of the prologue to Gargantua is a creature of fantasy, which Rabelais slipped into a list of subjects of "grotesque" Roman painting of hellenistic inspiration, and which he did not invent .

In fact naturalists, from the 16th to the 18th century, did believe in the existence of a species or at least of some exceptional specimens of horned hares . Artists using as models books of zoology represented the horned hare in their engraving and paintings until 1790 .

The horned hare is a chimera combining in itself two contradictory aspects : it is the archetypal coward, with a horn, a weapon of attack . This contradiction which makes it a model of the non-existing, was noted to the extent of passing into the French language of the 17th century . There exist identical forms among imaginary creatures, but with different sources and meanings . The horned hare was not conceived as being a supernatural creature, it is just an animal which never enjoyed the privilege of existing .

 

 

Mots - clefs :

Animal imaginaire, Al Qazwini, Rabelais, La Fontaine, Flaubert, naturalistes du XVIème siècle jusqu'à l'Encyclopédie Méthodique , A. Collaert, Jan van Kessel.

 

 

Post scriptum

Depuis que notre étude est parue dans Garona , Revue du CECAES de l'université de Bordeaux III, nous avons découvert encore des images de lièvres cornus:

- l'une nous a été aimablement signalée par notre collègue Olivier Le Bihan  : un lièvre cornu peint par un peintre anonyme dans l'un des caissons du plafond de la galerie du château d'Oiron (Deux-Sèvres) appartenant aux Gouffier . La galerie elle-même est du XVI ème siècle , mais les peintures anonymes des caissons sont du début du XVII ème siècle. Le lièvre cornu est entouré de toutes sortes d'animaux réels ou imaginaires.

 

Oiron271_2.jpgChâteau d'Oiron (France), plafond peint d'animaux au XVIIe siècle, peintre anonyme


- L'autre paire de lièvres cornus se trouve au Cabinet des Estampes de la BNF, dans l'œuvre de Tempesta (Antonio) constitué par l'abbé Michel de Marolles, conservé sous la cote Ba 16 folio 100 . Eau-forte non signée, 8,7 x13,7 cm au trait carré, la légende est en dehors du t. c. sur une bande courant sous l'image. On y voit une paire de lièvres cornus inspirés de très près de la figure de Conrad Gesner 1604 avec le titre Lepus cornutus- Lepre cornuto.

On voit le lièvre du premier plan orienté à droite, celui du second plan orienté à gauche, sautant . Sous ses pattes apparaît une vallée au loin.  La gravure fait partie d'une série d'animaux où l'on trouve maintes transpositions en cuivre des xylographies de Conrad Gesner :

Nova raccolta de li Animali li piu curiosi del mondo disegnati e intagliati da Antonio Tempesta è dati in luce per Gio: Domnenico Rossi in Roma alla Pace .

 Con licenza dei Superiori. Non daté.

 

 N0912.jpg

 



[1] Cité avec une figure au trait sans référence dans MODE  H., Démons et animaux fantastiques . Paris, Kogan, 1977, p. 269 : " hybride de la poésie islamique, un lièvre jaune avec une unique corne noire sur la tête " .

[2] Cf ANSBACHER J., Die Abschnitte über die Geister und wunderbare Geschöpfe aus Qazwini's Kosmographie . Inaugural Diss . Erlangen, Kirchhaim N.L., 1905, pp.7-28 . Cette traduction en allemand  traite des djinns, des hybrides humains et animaux,  mais s'arrête avant de mentionner le lièvre à corne .

[3] "Des créatures monstrueuses sont considérées comme issues d'unions entre humains et djinns tel an-nasnas, être fabuleux n'ayant qu'un pied et marchant par sauts et par bonds, comme certains oiseaux, ash-shiqq, moitié homme, moitié animal . "  Toufy FAHD, Anges, Démons et djinns en Islam . in  : Génies, Anges et Démons . Paris, aux Editions du Seuil, 1971,  coll . Sources orientales, VIII .

[4] "Al Qazwini (mort en1283) est un Persan qui se rendit à Damas où il eut pour maître le mystique Ibn Al' Arabi et mourut qadi en Mésopotamie . Il a écrit un dictionnaire géographique qui imite celui de Yaqut et une compilation de cosmographie qui n'a d'originalité que par la  clarté des exposés et la simplicité du style" in  J. M. ABD-EL-JALIL, Histoire de la littérature arabe .  Paris,  G. P. Maisonneuve, 1960 .

[5]  Bibliothèque Municipale de Bordeaux, Ms 1130, Traité de cosmographie et d'histoire naturelle d' AL   QAZWINI intitulé Adjàïb elmaklouqât . Manuscrit rapporté d'Algérie par Chevreau, chirurgien en chef de   l'armée d'Afrique suivant une note manuscrite du 10 janvier 1834, et offert à la Bibliothèque de Bordeaux  le 13 avril 1867 . Nous remercions  Mme H. de Bellaigue,  conservateur des fonds anciens, de nous l'avoir fait connaître et notre collègue Rabah Naffakh qui l'a examiné et traduit pour  nous en vue de la présente étude . Le manuscrit est en écriture orientale, il a été écrit pour le chef de la confrérie des Maulawi (derviches tourneurs)  Daoud ben Omar . La miniature du fol . 81 montre un minaret de type turc et un chasseur de crocodile armé d'un fusil . A la première page, une mention manuscrite d'une écriture maghrebine signale que ce manuscrit a été offert comme bien wakf par Muhamad fils de Saleh et donne une date à 4 chiffres illisible . Elle indique du moins que la donation est postérieure à la 1000ème année de l' Hégire, soit 1622 .

[6]  Cette façon de se débarrasser d'un dragon dévorant est un motif issu  du Roman d'Alexandre du Pseudo- Callisthène (3ème s . ap. J.C.) et répandu par ses versions  en syriaque et en copte, qui sont la source probable d'Al Qazwini . On retrouve  cette ruse dans la légende du dragon de Cracovie, insérée à la charnière des 12ème et 13 ème siècles dans la Chronica Polonorum , lib. I, cap. 5, 4-8, par Wincenty Kadlubek, qui avait pu s'inspirer de la version française  du Roman d'Alexandre durant ses études à Paris . Cf Elzbieta Maria FIRLET, Smocza  Jama  na Wawelu,  Historia Legenda Smoki  . Kraków,  Universitas, 1996, p. 150-152 . 

[7] Cf  Guillaume le Clerc de Normandie, Bestaire divin (premier tiers du XIIIème siècle) : " Nous allons main-tenant parler de la licorne : c'est un animal qui ne possède qu'une seule corne, placée au beau milieu du front . Cette bête a tant de témérité, elle est si agressive et si hardie qu'elle s'attaque à l'éléphant : c'est le plus redoutable de tous les animaux qui existent au monde . " in  : Bestiaires du Moyen Age , mis en français moderne et présentés par Gabriel Bianciotto, Paris, 1980, Stock+ Moyen Age, p. 92 . La licorne  a des traits du rhinocéros, notamment sa haine de l'éléphant . Voir aussi Jean Corbichon, traducteur  en 1377 de Barthélémy de Glanville, Le Propriétaire des choses, chap. LXXXVIII : "La licorne est de la longueur du cheval, mais elle a les jambes plus courtes et a la couleur jaune comme le boy de quoy on faict les tables pour escripre . . .Et a une corne noire en my  le  front de deux couldées de long et ne la peut-on prendre vive et est appellée ceste beste monoceron" . Edition imprimée en 1518 à Paris, chez Jehan Petit et Michel Le Noir.

[8] Richard ETTINGHAUSEN, The Unicorn . Washington, p.166, cité par MODE, op. cit .

[9]  Gustave FLAUBERT, Oeuvres complètes, préface de Jean Bruneau, présentation et notes de Bernard Masson . Paris, aux éditions du Seuil, 1964 . Tome  I,  p. 441 pour la version de 1849 et  p. 570  pour la version définitive de 1874 .

[10] FOUCAULT  M .," Un fantastique de bibliothèque", in : Flaubert et la tentation de saint Antoine,   Cahiers Renaud-Barrault, 1967, cité par   BIET  C ., BRIGHELLI  J .p. et RISPAIL J .L ., XIXe siècle, Eléments complémentaires, Paris, Editions Magnard, 1981, p.181 .

[11] La  même idée est exprimée autrement  : "Commiscentur aversi" , in  Joannes Jonstonus,  Historiae Naturalis de quadrupetibus libri cum æneis figuris, Francofurti ad Mœnum, impensis Hæredum Math . Meriani, (1650) p.158 s .v . lepus, et dans  le Dictionnaire universel de Furetière (1690) : " Le membre des masles est sur  leur derriere " .  Ce dernier auteur  mentionne aussi la controverse sur  l'hermaphrodisme des lièvres : " Il y a des lievres qui sont tout ensemble masles et femelles ; mais Matthiole combat cette opinion, qui estoit d' Archelaus."

[12] L'association de l'odeur nauséabonde à cet animal de fantaisie dénommé Pastinaca ,  lui-même associé au lièvre habitant des îles de la mer, s'explique par la lecture et la  dissémination de leurs attributs . On lit en effet dans Pline, Hist.Nat.28. 239 : (lepus) contra pastinacam omniumque marinorum ictus vel morsus valet item contra  venena additum antidotis .  [Le lièvre est un antidote aux coups et aux morsures de pastenague et de toutes  créatures marines . . .] . Par ailleurs il existe un  mollusque marin de l'ordre des gastéropodes, nommé lièvre de mer , connu pour son odeur nauséabonde et identifié aujourd'hui sous le nom d'aplysia depulans . Le lien entre la pastinaca, l'odeur répugnante et le lièvre  Mirag  passe donc par un texte qui associerait la citation de Pline relative au lièvre, la définition du lièvre de mer et sans doute la mention du Mirag .  Dans quelle encyclopédie puisait  Flaubert ?

[13]  A. BAILLY, Dictionnaire  grec-français,  édition revue par L. Séchan & P. Chantraine . Paris, Hachette, 1950, s .v . pohfagoV ; prhsthr, hroV .

[14] in RABELAIS, Gargantua . Publié sur le texte définitif . Etabli et annoté par Pierre Michel .  Le livre de poche, 1965, N°1589-1590 .

[15] Collection Lagarde et Michard, XVIe siècle . Documents présentés par Jean-Pierre Weill et Thérèse Weill . Paris, Bordas, 1967, (Ouvrage exclusivement réservé à MM . les professeurs . La vente en est interdite), p.35 .

[16] Traduction J. Chomarat, Erasme, Oeuvres choisies, Le livre de poche, 1991, p. 402 . Cité  note 7, p.1061 de l'édition des Oeuvres de Rabelais  par  Mireille Huchon dans la collection de la Pléiade .

[17] François POPLIN, " Que l'homme cultive aussi bien le sauvage que le domestique", in : Exploitation des animaux  sauvages à travers le temps, XIIIèmes Rencontres Internationales d'Archéologie et d'Histoire d'Antibes,  IVème Colloque International de L'homme et l'Animal, Société de Recherche Interdisciplinaire,  Actes des rencontres des 15-16-17 octobre 1992 . Juan-les- Pins, Editions APDCA, 1993, pp. 527-539 .

[18]  D'après  Guy de TERVARENT,  Attributs et symboles dans l'art profane 1450-1600,  Genève, Droz, 1959, s .v . Cerf .

[19] Cf le vitrail circulaire de Dirk VELLERT, (actif entre 1511 et 1544 à Anvers ), Triomphe du Temps, daté  de 1517, conservé aux Musées royaux d'art et d'histoire de Bruxelles : un char tiré par deux cerfs, conduit par un  homme ayant un sablier sur la tête, porte le Temps debout sous la forme d'un vieillard barbu ailé, appuyé sur deux béquilles . Reproduit dans  Van Orley et les artistes de la cour de Marguerite d'Autriche, cat . expos. Musée de l'Ain, Bourg-en Bresse , 19-13 septembre 1981, pp.114-115,  n°93 .

[20] Cf Salomon  REINACH,  Répertoire de peintures grecques et romaines . Paris , 1922, Editions Ernest Leroux, p. 290, pl . LVIII, n°4 Herculanum, puis musée du Louvre, Helbig 245 .

[21] ibidem, pp.140-143 et SEILER (Florian), La casa degli Amorini Dorati .  München, Hirmer Verlag, 1992, p.116 et planches  246 et 250 pour des exemples à Pompei de cette peinture à caractère frivole .

[22] Elle est cataloguée B 67, K 41, D 41, T 179, M 68, P 174 .  Il s'agit d'un burin signé du monogramme avec un D inversé, sans date, mais à placer vers 1500 . Selon Thausing, elle dépend d'un modèle italien et présente des réminiscences de Mantegna . Les putti au moins dériveraient, selon Tietze, d'une Mélancolie perdue de Mantegna (renseignements tirés de l'édition commentée par Walter L .Strauss des gravures de Dürer à New York, chez Dover Publ . Inc ., (1972) 1973, p. 60 .

[23] Publiée dans HIRTH (Georg) et MUTHER (Richard), Meisterholzschnitte aus vier Jahrhunderten .  München & Leipzig, G . Hirth's Kunstverlag, 1893, pl . 78 & 79, d'ap. l'exemplaire de la collection de W . Mitchell à Londres .

[24] Tableau conservé à Copenhague, au Statens Museum for Kunst, reproduit dans Maxime PREAUD, Mélancolies . Paris, Herscher, 1982, p.57 ; indice d'un grand succès, il en existe plusieurs versions, dont deux sont reproduites dans  KŒPPLIN  (Dieter ) et FALK (Tilman) : Lukas Cranach, Gemälde, Zeichnnungen, Druckgraphik, Basel & Stuttgart, Birkhäuser Verlag, 1974, 2 vol .  N°171,  fig .133 & N° 172, pl . coul  . N°13 . C'est le catalogue de l'exposition Cranach au Kunstmuseum Basel,15 Juin - 8 Septembre 1974 .

[25] Trésor de la langue française,  tome 4, p. 953 , s. v . brider  (achevé d'imprimer en 1975) .

[26] in  Pompei, pitture e mosaici , vol .I, regio I, parte prima, Roma, Istituto della Enciclopedia Italiana fondata da Giovanni Treccani, 1990, pp.66-67, fig .4 .

[27]  ibidem, p.338, pl .9 .

[28] Catherine M. D. DUNBABIN, The Mosaïcs of Roman North Africa . Study in iconography and patronage . Oxford, Clarendon Press, 1978, N°80 , et pl .92, Carthage, maison de la course aux chars (seconde moitié du 4ème siècle ap. J .C .) : "Bird circus  . Fragmentary  . Three chariots drawn by pairs of birds (geese and parrots survive) and driven by adults charioteers ; abbreviated spina in centre" .

[29] ibidem, pl . XXVI, fig .94, à Sousse, 14 : course d'Amours montés sur des couples de poissons bridés .

[30] Pl . 86, ambiente 44, foglio XLI,  et pp. 282-284 in CARANDINI (Andrea), RICCI (Andreina),  DE VOS (Mariette) , Filosofiana , La villa di un aristocratico romano al tempo di Costantino, con un contributo di  Maura Medri . Palermo, 1982, S.F. Flaccovio Editore .

[31] ibidem,  fig.168, 169,170 et pp. 278-281 .

[32]  Cf André CHASTEL, La grottesque . Paris, 1988, Le promeneur .

[33]  Conradi GESNERI medici Tigurini Historiae Animalium liber primus De Quadrupedibus viuiparis . Zürich, Froschauer, 1551 .

[34] Ces cranes s'y trouvaient encore en 1755, d'après la Description du Cabinet roial de Dresde touchant l'histoire naturelle , [par Eulenburg], à Dresde et à Leipsic, ches George Conrad Walther, Libraire du Roi, [B.M .Bx :S2225-2] . On lit à propos de la Premiére Galerie d'Animaux,  p.40 : "Ce morceau singulier est acompagné de plusieurs cornes qu'on trouve de tems en tems sur la téte des biches et des liévres . Les bois d'Elants et de Rennes ont été suspendus au mur" [sic] .

[35] Ulysis ALDROVANDI patricii Bononiensis de Quadrupedibus digitatis oviparis libri duo . Bartolomaeus AMBROSINUS in Patrio Bonon : Gymnasio simplicium medicamentorum Professor/ Horti publici, et Musœi Illmi Senatus Bonon : Custos, necnon Bibliothecarius collegit , ad Illustriss : et reverendissimum D . Franciscum PERETTUM / Abbatem , Venafri Principem, Nomenti Marchion ., et Celani comitem, cum indice memorabilium et variarum linguarum indice copiosissimo . Sumptibus M . Antonii Berniae , Bibliopol . Bono : . Bonon . Apud Nicolaum Tebaldinum, MDCXXXVII . (Bologne, 1637, chez Nicolas Tebaldi . A  la B .U . Sc .de Bordeaux,  cote 2815) .

[36] Jean Pierre SEGUIN, "L'imagerie des occasionnels", ch IV, pp. 54-58, in Jean ADHEMAR,  Michèle HEBERT, J .p.SEGUIN, Elise  J .p.SEGUIN, Philippe SIGURET,  Imagerie populaire française . Milan, Electa , 1968 . L'auteur montre que les stocks de bois venant de vieux  incunables sont remployés, lorsqu'ils sont usés, à l'illustration de "canards" populaires  voués à la recherche des nouvelles les plus récentes et les plus sensationnelles . Voir pp.14-15 du même ouvrage l'exemple de la réactualisation du juif errant, toujours aperçu  très  récemment  et p. 22 un § sur les images de monstres  .

[37] La Corée . O-Tahitiens . Le poisson-moine . Le Diodon-Orbe . L'aye-aye . Le dodo . Bois de fil colorié au pochoir, entre 1837 et 1855 . Rouen, Imp. d'Emile Périaux, rue Percière, 26 . Reproduit dans le catalogue du Musée national des arts et traditions populaires : L'imagerie populaire française , I , gravures en taille-douce et en taille d'épargne, par Nicole Garnier avec la collaboration de Marie Christine Bourjol-Couteron . Paris, 1990, Editions de la Réunion des musées nationaux, p.218, N°498 .

[38] Theatrum Universale Omnium Animalium . . ., cura Henrici Ruysch  . . ., Amstelodæmi, apud  R . & G . Wetstenios, MDCCXVIII, 2 vol ., in tab . LXV .

[39] Iac . Theodori KLEIN Summa dubiorum circa classes Quadrupedum et Amphibiorum in celebris domini Caroli Linnæi systemate naturæ : sive Naturalis Quadrupedum Historiæ promovendæ prodromus cum præludio de crustatis adjecti discursus  : I . De ruminantibus , II .De periodo vitæ humanæ collato cum brutis . Cum figuris  .  . .Lipsiæ prostat apud Jo . Frid . Gleditschium, ubi et reliqua autoris opuscula . Gedani typis Schreiberianis . 1743, 50p., à  la  p.18 , §OO et seconde planche rempliée .

[40] Dessin de 1502 conservé aujourd'hui à Vienne, à l'Albertina .

[41] KLEIN, op.cit ., p.43 .

[42] BUFFON,  De la dégénération des animaux, tome 12, p.222, éd . de 1770 . Nous devons  la connaissance de cette citation à M .François Poplin, qui s'intéresse de longue date au même animal .

[43] Cf Hérodote, IV, 29 :" Selon moi, c'est le froid qui empêche les bœufs sans cornes de cette région d'être cornus . Et j'ai pour moi l'autorité d'Homère lorsqu'il dit : "Libye où les agneaux sont tôt munis de cornes", ce qui veut dire et avec raison, que dans les pays chauds les cornes poussent de bonne heure .  Dans les pays de grands froids, ou bien les animaux n'ont point de cornes, ou s'ils en ont, elles poussent péniblement" .

[44] Cf Encyclopédie méthodique, Histoire Naturelle, Mammalogie,  par M.A.G. DESMAREST . Paris, chez Mme veuve Agasse,1820, in Avertissement : "Le recueil des planches de l'Encyclopédie destinées à représenter les principales espèces de mammifères a été publié sans texte il y a environ trente ans" .

[45] Il s'agit de la planche 61 signée Bénard, intitulée Histoire Naturelle, Quadrupèdes   .

[46] DESMAREST A. G., Mammalogie ou description des espèces de mammifères,Seconde partie, contenant les ordres des rongeurs, des édentés, des pachydermes , des ruminans et des cétacés . A Paris, chez Mme  veuve Agasse, 1822 .

[47] ibidem,  p.VI de l'Avertissement .

[48] ibidem, LXXXXVème genre : Lièvre, lepus, p.347 .

[49]   C'est un recueil de 19 planches numérotées précédées d'une planche de titre non numérotée . En nous offrant  son exemplaire,  M .Claude Saint-Girons a  permis toutes les recherches  dont nous présentons ici les premiers résultats .  Nous espérons  venir à bout d'une étude plus générale de cet album dont la partie ichtyologique a été présentée  le 12 octobre 1995 à la Société des Bibliophiles de Guyenne et sera publiée dans la  Revue française d'histoire du livre .

[50]  Madeleine PINAULT, Le peintre et l'histoire naturelle . Paris , 1990, Flammarion, p. 54 .

[51] Peut-être identifiable à la ville de Morava en Serbie, placée par erreur en Asie, comme Angola et Athene, selon  l'auteur anonyme du catalogue Jan van Kassel d. Ä. 1626-1679, Die vier Erdteile,  München, 8. Mai -30. september 1973, p. 13 et Planche 6.

[52] Nous espérons la confirmation de cette description des tableaux de Van Kessel  par un examen de visu des oeuvres concernées .

[53] Complément, vol .III du Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français, 1857, s .v . lièvre .

[54]  Faërne, fable 97, in LA FONTAINE, Fables, précédées d'une notice biographique et littéraire et accompagnées de notes grammaticales et d'un lexique par René Radouant  . . . .Paris, Hachette, 1929, p.167-168 .

[55] Walter von Wartburg , Französisches Etymologisches Wörterbuch,  tome III, p.1196, s .v . Cornu .

[56] Communication orale de M . George Ball, graveur, natif de Californie . Son étymologie est incertaine .

[57] Communication de M .Eugenio Grapa . Il s'agit des aventures du pingouin Opus et du basselope  in Berke Breathed, Billy and the boingers bootleg , A Bloom County Book  . Boston, Toronto , 1987, Little, Brown and Company, p.53  ssqq .

[58] Handwörterbuch des deutschen Aberglaubens, Herausgegeben unter besonderer Mitwirkung von E . Hoffmann-Krayer und Mitarbeit zahlreicher Fachgenossen von Hanns Bächtold Stäubli . Berlin und Leipzig, 1930,  Walter de Gruyter & Co .  Band III, col .1517, N° 18 et 22 .

 

 

  

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