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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 00:00

L'IMAGINAIRE DE LA RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE EN FRANCE

AU XIXe ET AU XXe SIECLE

par Michel WIEDEMANN

©

Maître de conférence à l’Université de Bordeaux III

 

 Ce texte est une version remaniée de la conférence donnée par l’auteur  à la Maison des Sciences de l’Homme d'Aquitaine, le 1er février 1984, dans un cycle organisé par le Laboratoire Pluridisciplinaire de Recherches sur l'Imagination Littéraire (LAPRIL) de l'Université de Bordeaux III. Il a été publié dans Eidôlon, Cahiers du laboratoire pluridisciplinaire de recherches sur l'imagination   littéraire, Université de Bordeaux III, N°26, sous-titré Fantasmographie, octobre 1985, pp. 101-150,  fascicule épuisé chez l’éditeur. Nous avons décidé de le rendre accessible par internet sans changement ni actualisation de la bibliographie . 

 

 

On discute de la réforme de l’orthographe française depuis le seizième siècle. Il n'y a pas une crise subite, mais plutôt une inadaptation congénitale de notre orthographe à ses fins. Les diffi­cultés qui en résultent sont connues de tous les maîtres et de tous les écoliers. On a proposé d'y remédier par une pédagogie plus étudiée, par de nouveaux alphabets ou par une réforme de l’orthographe qui ne touche pas à l’alphabet ou qui recourt à des signes nouveaux. De plus ambitieux ou de plus fous ont proposé de changer la langue elle-même, et leurs vastes projets ont un chapitre consacré à l’orthographe. L'histoire de ces idées a déjà été faite (1), nous nous contenterons de voir la part de l’imagination dans les projets du XIXe et du XXe siècle, des plus scientifiques aux plus fantaisistes.                                                                                     

1 - Les pédagogues

Les pédagogues constatent les difficultés de l’enfant.

"Un temps long, pénible et quelquefois dégoûtant est un obstacle inévitable qu'un enfant qui doit apprendre à lire rencontre aux premiers pas qu'il fait dans la carrière des lettres ; s'il le surmonte, c'est pour en rencontrer de plus grands lorsqu'il s'agit d'écrire correctement d'après l’orthographe même la plus commune" (2).

 

Mais ceux dont nous avons étudié les brevets sont opti­mistes. Assez sûrs de leur invention pour engager les frais considé­rables d'un brevet dont ils espèrent des droits d'auteur, ils  ont de vastes ambitions qu'un petit truc permet d'atteindre à coup sûr. M. André Louis Edouard HYRIER BONNEFONT DE PUYCOUSIN invente la "Technicographie instantanée ou L'orthographe des quarante mille mots usuels de la langue française enseignée en six heures de leçons" (3). Bien qu'il soit moins rapide, M. Joseph MARTIN, déjà cité,

"espère avoir trouvé le moyen d'enseigner dans moins de vingt leçons presque toutes les difficultés que présen­tent les quarante mille mots dont se compose la langue française... L'expérience a déjà prouvé à l’auteur de cet ouvrage qu'il pouvait annoncer un succès prodigieux dont il se rend responsable à l’égard de tous ceux qui vou­dront suivre sa méthode" (4).

M. Jean Antoine Marie COLLOMBET propose une "Nouvelle Méthode Anagnosigraphique pour apprendre à lire et à écrire en peu de leçons, démontrée simultanément ; ainsi que les premiers élémens de l'orthographe et de la prononciation française" (5):

"II faut surtout s'occuper d'accélérer et de simplifier l’instruction primaire pour cette classe de la société qui a peu de temps et d'argent à lui consacrer. Un fait incontestable, c'est que la civilisation et l’industrie font des progrès rapides, qu'une émulation active se dis­tingue partout, que des résultats immenses sont le prix de ce mouvement, et que pour favoriser le développement de ses richesses dans la classe ouvrière et agricole, pour améliorer ses mœurs ; le plus sûr moyen, c'est de leur rendre l'instruction prompte et facile".

M. Simon MIALLE, professeur de sténographie, a lui aussi découvert une "Méthode d'enseigner à lire en peu de leçons" (6) qui doit servir au progrès de l’humanité :

"... la honte qui s'attache aujourd'hui à l’ignorance ; le besoin général de lumières répandu dans toutes les classes de la société ; la nécessité d'apprendre rapidement pour pouvoir suivre les progrès des sciences ainsi que pour améliorer notre situation, tout semble inviter les instituteurs à mettre les méthodes en harmonie avec les besoins de l’époque. Aussi remarque-t-on que tous les esprits tournent leurs méditations de ce côté. Le moment est donc favorable pour tirer la lecture de l'état de chaos dans lequel elle est encore plongée. Une idée bien simple a échappé à tous ceux qui ont tenté la solution de ce grand problème. Possesseur de cette idée féconde et muni de tous les secours qui ont manqué à mes prédéces­seurs, (Note : la connaissance de la sténographie) je me présente sur les rangs, n'ayant d’autres titres que des raisons et des preuves irréfutables".

On voit réunis dans cette longue citation nombre de traits du régime diurne, diaïrétique de l'image (7). L'inventeur se présente comme un éclaireur héroïque en avant de la troupe et affronte le chaos et l’obscurité du multiple à l'aide d'une idée simple qui a manqué aux prétendants antérieurs, pourtant mieux titrés. Cette arme toute-puis­sante a des pouvoirs infinis sur la matière et sur les esprits des élèves et décuple les pouvoirs du maître :

"La monotonie sera détruite par le passage continuel de la lecture à l’écriture, l’attention sera constamment éveil­lée... l’Economie y trouvera même son compte, les tableaux serviront de livres... un maître pourra en instruire un grand nombre à la fois sans beaucoup se fatiguer... Les progrès seront d'autant plus rapides que le succès de la veille assurera les progrès du lendemain et que ces résul­tats variés et journaliers auront trouvé ce véhicule qui triomphe aisément de toute difficulté". (8)

Plutôt qu'une arme, l’invention du pédagogue est l’objet magique, le talisman qui introduit dans un paradis où la peine n'exis­te plus. Quant à sa substance, cet objet peut être une création intel­lectuelle dans le cas d'Adrien FELINE :

"Je fais consister l’invention :

1° Dans l’application du principe phonétique à l’instruction primaire des enfants et des illettrés. La méthode consis­te à apprendre d'abord aux Elèves à lire dans un alphabet phonétique ayant un signe et un seul signe pour chaque son ; et à ne passer à la lecture de l’écriture ordinaire que lorsque les Elèves auront pris une suffisante habitu­de de lire dans l’écriture phonétique" (9).

Mais le plus souvent, l’invention prend une forme maté­rielle. La plus simple est le tableau, tableaux de lecture ou tableaux synoptiques de COLLOMBET, de MARTIN ou d1Edouard de PUYCOUSIN. A les examiner, on remarque que l’application systématique de règles combinatoires a conduit les auteurs à encombrer leurs méthodes — destinées à simplifier le travail des élèves — de maintes "syllabes" qui ne sont guère employées en français, à supposer qu'elles s'y trouvent :

dans MIALLE : zul, xul, jul, dul, rui, xuf, mof, zif, zaf, jin

 

dans MARTIN : splo, yam, yur, vuq, xec,meb, thru, vop, hud, jeq.

 

Des siècles voués aux machines veulent bien sûr les intro­duire dans l’enseignement. En 1841 un mécanicien parisien, Louis Jérô­me Napoléon MOURET, dépose le brevet d'un "Système et mode mécanique d'enseignement dit mécanisme de l’éducation" (10). Il imagine une pé­dagogie où le salaire est le ressort de l’éducation, où la classe, dans une salle octogonale, est subdivisée en groupes que le maître surveille depuis le point central. Chaque élève a un rival désigné qui relève ses fautes, "un adversaire impitoyable qui ne le perd pas un instant de vue", assis face à lui de l'autre côté de la table. Chaque faute fait perdre une partie du capital fourni par les parents et dé­posé dans une Caisse d'épargne. Pour la lecture et l’écriture, le "mé­canisme de l’éducation" consiste en une série de réglettes coulissant dans un cadre. Chacune porte toutes les lettres de l’alphabet et on peut ainsi former des mots à épeler. C'était simple, trop simple. En 1842, l’auteur modifie son mécanisme ; les lettres sont gravées dé­sormais sur des cylindres qui tournent par l’effet de la pesanteur du sable qui s'écoule d'un sablier supérieur dans un sablier inférieur. Mais qui renversera le sablier ? L'auteur, aveuglé par son ingénio­sité, oublie de préciser à quels exercices cette machine peut servir et si elle peut, à supposer qu'elle fonctionne, former des mots plus vite qu'un maître écrivant au tableau noir.

Moins complexe du point de vue mécanique, le "système de caractères phonographes fixes et mobiles" de GALLI (11) représente aux yeux des enfants qui ont à apprendre les lettres des objets dont le nom comporte la lettre considérée. Le "syllabaire compositeur" de TOLOSA, qui consiste en lettres munies d'un goujon que les enfants enfoncent dans un tableau à trous pour former des mots, est qualifié de "procédé mécanique propre à faciliter l’étude de la lecture, de l’écriture, du calcul, de la géographie etc" (12). On rencontre en­core en 1858 un "tableau mécanique à l'aide duquel on peut apprendre à lire, à compter, à conjuguer et à orthographier appelé DOUVILLEOTYPE" du nom de son inventeur (13). Il s’agit d'un tableau à réglet­tes coulissantes, mues par des poulies, des manivelles, des tiges fi­letées, des tringles, des indicateurs coulissants... A quelle fin ?

"Le maître, pour l’enseignement des lettres, n'aura donc qu'à faire monter ou descendre l’indicateur pour venir indiquer la lettre qu'il veut faire connaître".

Si l’on résume les traits de cette machinerie pédagogi­que, on peut la trouver souvent inutilement compliquée, sans propor­tion entre l’énergie consommée et perdue du fait de la mécanique et le résultat obtenu. De plus, ces mécanismes sont trop puissants, en ce sens qu'ils engendrent des formes inconnues dans la langue fran­çaise. Indépendamment de leurs performances réelles, ils ont fasci­né les demi-savants qui en étaient les auteurs et qui en attendaient des effets miraculeux. Mais ne voit-on pas les ministres qui veulent aujourd'hui moderniser la France grâce à l’ordinateur céder aux mê­mes entraînements poussés par des marchands trop bien introduits dans le temple ?

 

 

2 - Les néotypistes et les néographes

II est difficile de séparer les néotypistes des néogra­phes parce que les inventeurs de nouveaux alphabets et les réforma­teurs de l’orthographe ne distinguent pas toujours eux-mêmes leurs fins ni leurs moyens. Un ensemble de caractères inventé pour la sténographie peut être proposé comme écriture ordinaire et devient par là un projet de réforme orthographique. Inversement, les inven­teurs qui se proposent principalement une réforme orthographique remédient aussi aux défauts de l’orthographe de leur temps par des caractères nouveaux comme le j, le v, le w l'ont été (14), par des signes diacritiques, ou par un alphabet complet (15).

Les projets des uns et des autres ont pour but de sur­passer l’écriture en usage par un avantage réputé décisif et c'est déjà un remarquable effet de l’imagination que de rendre les inven­teurs aveugles aux défauts résultant de cet avantage. Citons d'abord les auteurs qui proposent une notation plus ou moins idéographique. Le 22 pluviôse an XIII, 1er de l’Empire de Napoléon, Pierre Alexan­dre LEMARE, directeur de l’Athénée de la jeunesse, et Laurent Mathieu GUILLAUME, imprimeur-libraire à Paris, déposent une demande de brevet des Editions Prototypes pour hâter les progrès dans l’étude des Lan­gues par la traduction des auteurs :

"Les inventeurs se proposent dans l’impression qu'ils fe­ront des auteurs, de noter sur place, sans interrompre le texte et sans renvoi les formes lexiques de chaque mot, c'est-à-dire celles qui se trouvent dans les dictionnaires et qui servent à former les autres, ils notent aussi les tems des verbes, les genres et quand il y a lieu, les cas des noms. Pour cela ils ont créé l’emploi de certains signes qu'ils incorporent dans le mot même... Substantif : un signe, en forme de croissant incorporé dans un mot indique que c'est un substantif, un ou plusieurs pe­tits traits placés sur la convexité du croissant marque le genre ; un trait signifie le masculin, deux, le féminin, trois, le neutre. Les cas, lorsqu'il y a lieu, se marquent par un ou plusieurs points placés dans la concavité du signe

(Exemple :      )...

 

Les inventeurs se proposent d'user de leur procédé en tout ou en partie, avec ou non traduction interlinéaire".

On n'en saura pas plus sur cette tentative qui s'est ar­rêtée à la transcription du seul mot titanos en   

Elle repo­se   en tout cas sur la coupure entre radical et désinence, familière aux élèves instruits dans les langues classiques et qui va inspirer encore d'autres esprits. Le 5 août 1862 le comte Pierre Henri Stanis­las D'ESCAYRAC DE LAUTURE, membre du Conseil Général de Tarn et Ga­ronne, commandant de la Légion d'Honneur, a breveté une Grammaire ana­lytique universelle des signaux (16).

"La transcription alphabétique des mots étant remplacée par l’adoption de signaux convenus, l’invention consiste dans la séparation complète de l’élément lexique (mots) et de l’élément grammatical (flexions, prépositions, ad­verbes) du discours. Le signal de chaque mot, verbe, substantif etc, est invariable, quelque rôle que joue le mot dans la phrase. Ce rôle est indiqué par un signal à part, qui marque le cas, le nombre, le tems , le mode, etc... Les idées les plus simples sont seules classées sous des signaux, les idées complexes sont figurées à l'aide de deux ou plusieurs signaux représentant des idées simples : le mot de Caserne, par exemple, peut se représenter à l'aide de deux signaux signifiant l'un mai­son et l'autre soldat."

Le système aboutit donc à des idéogrammes comparables à ceux du chinois. Les signaux sont groupés en tableaux avec lignes et  colonnes.

"Les mots sont classés, non par ordre alphabétique, mais d'après la nature et l’association des idées qu'ils re­présentent. Les tableaux étant traduits dans diverses lan­gues, chaque dépêche est immédiatement réductible en tou­tes ces langues. La méthode ci-dessus exposée s'applique non seulement aux transmissions de la télégraphie électri­que, mais encore à celles de la télégraphie nautique, de la télégraphie militaire et à la correspondance écrite".

 

Ne retenons de ce projet avorté que les buts visés ; économiser les variations morphologiques des mots, remplacer l’al­phabet par des signaux idéographiques qui substituent un code uni­que à la diversité des langues. Le comte d'ESCAYRAC se rendait-il compte de la complexité des problèmes qu'il expédiait si militaire­ment ? Il ne pouvait aller bien loin dans son projet sans en être arrêté.

Mais rien ne pouvait arrêter GAGNE 1er, Archimonarque de la France et du monde par la grâce de Dieu et de la volonté na­tionale. Pour remédier à cette confusion des langues, l'auteur de l'Unitéide, poème en douze chants en soixante actes", avocat, hom­me de lettres et pensionnaire de l’asile de Charenton,

"— adopte l’alphabet français ou romain, qui est le mê­me pour alphabet universel : l’alphabet français... peut parfaitement exprimer les sons des autres langues,

— établit une prononciation uniforme pour toutes les let­tres et toutes les syllabes des langues".

Il envoie "A tous les rois et peuples du monde l’oracle panglotte universel de toutes les langues dont il donne la clef et que tout le monde peut parler à l’instant même" (17). Comme des es­prits orgueilleux ont

"obscurci la parole en étouffant la pureté des langues dans les pompeux ornements des déclinaisons du substan­tif, des conjugaisons du verbe et de milliers d'autres parures ténébreuses, la confusion des langues augmente continuellement et la tour de Babel s'élève jusqu'aux cieux épouvantés !... Il est nécessaire que les hommes puissent parler toutes les langues diverses au moment où la vapeur et l'électricité abrègent les distances et sur­tout au moment où les peuples vont se rassembler dans le Palais-Soleil de toutes les gloires que l'exposition uni­verselle de 1867 ouvre au génie de l’humanité !"

L'auteur propose une langue universelle, "la monopanglotte, archi-monarquesse des langues" dont la simplicité devrait réunifier l’humanité,

"En mettant chaque nom au fier nominatif

Et tout verbe à l’infinitif définitif !"

Pour en composer le dictionnaire universel, l’auteur prend au fran­çais tous les mots commençant par a, au latin "tous les mots lancés par d ronflant" etc. Mais par là nous nous éloignons de la graphie qui n'est pour Paulin GAGNE que l'un des instruments de son obses­sion d'unité linguistique, nourrie d'idées prises dans l'air du temps. Car des chercheurs plus soucieux des contraintes du réel progressaient vers la notation exacte des sons. Les écritures abré­gées comme la tachygraphie, la sténographie de BERTIN, l'okygraphie d'A. BLANC (1801), la pasigraphie de DEMAINIEUX se proposaient seule­ment d'être abréviatives. Ambroise DE SAINT-DENIS offre avec la sonographie une écriture abrégée qui puisse aussi "peindre la parole"(18).

"Les nationaux et surtout les étrangers qui ne sont pas bien sûrs de la prononciation française remarqueront avec plaisir... qu'ils y trouveront décrite mot par mot, syl­labe par syllabe, la prononciation reçue dans la bonne société ; car le sonographe peut l’exprimer si clairement, si spécialement et il peut aussi indiquer si nettement le nombre de syllabes contenues dans les différents mots fran­çais qu'on ne peut en cas d'erreurs adresser de reproches à l'art mais seulement à celui qui l’exerce".

Prenant moins de place, la sonographie appliquée à la no­tation de la musique permettra d'imprimer les romances à meilleur mar­ché, les notes étant chiffrées. Autre avantage, la sonographie permet­tra de se dégasconner à bon compte et de préparer une carrière litté­raire nationale :

"Le goût de la lecture et par suite de la bonne littérature fait tous les jours de nouveaux progrès dans la classe moy­enne des peuples méridionaux, il en résultera que les lo­cutions vicieuses et étrangères au génie de la langue fran­çaise disparaîtront peu à peu ; mais s'il n'existe pas de bon traité de prononciation, on ne pourra jamais obtenir même chez ceux qui cultivent les belles lettres avec le plus de succès cette uniformité dans la prononciation qui permettent (sic) aux poètes des départements méridionaux de lire leurs propres vers. C'est un avantage que peut obtenir la sonographie"...

Peu importe si les 128 signes de la sonographie sont plus commodes que l’écriture alphabétique : l’auteur imagine plusieurs de­grés dans son écriture sonographique : l’ordinaire, la cursive, la lé­gale, et prévoit l’impression de livres et de partitions. Il se figure avec assez de vraisemblance le problème majeur que rencontrera toute écriture phonétique, celui de l’unité de prononciation des "peuplades" de France.

"Qui n'a pas émis le voeu de voir des peuples vivant sous le même prince... qui réclament la même gloire militaire, lit­téraire, scientifique et industrielle  qui n'a souhaité, dis-je, de les voir parler tous de la même manière le même langage et mettre par la même prononciation leurs bouches d'accord avec leurs coeurs... Ce qu'une longue suite de siè­cles n'a pu faire, la sonographie sans avoir la prétention de prendre l’initiative sur la manière de prononcer tel ou tel mot, telle ou telle syllabe, peut le faire et le fera en peu de temps quand elle sera suffisamment répandue. L'as­sentiment des gens de lettres et celui des personnes qui sont en possession du droit de déterminer ce qui est, ou n'est pas du bon ton adopteront (sic) à leur gré une prononciation quelconque. La sonographie la peindra avec la dernière ex­actitude pour la faire recevoir par tous les sonographes ex­istants alors, et de là la répandre dans les maisons d'édu­cation, chez les artisans et jusque dans les campagnes. Les étrangers, si peu instruits qu'ils puissent être dans notre langue, pourront... lire une phrase française avec la pro­nonciation qui lui est propre et même sans la comprendre".

Tout cela serait parfait s'il ne manquait un maillon essen­tiel. A. DE SAINT-DENIS oublie de préciser comment ses lecteurs "se seront bien pénétrés du rapport qu'il y a entre le signe et le son qui lui est affecté", s'ils n'ont pas fréquenté des locuteurs doués de la prononciation-type. La solution est de l’imposer aux professeurs :

"il croit convenable que personne n'enseigne la sonographie qu'on ne la sache bien et surtout et avant tout qu'on possède la prononciation parisienne de la bonne so­ciété".

A quoi bon cette notation si la valeur des signes ne peut être fixée originellement que par tradition orale ?

Même si le tableau des sons du français dressé par A. DE SAINT-DENIS est entaché d’erreurs phonétiques, en particulier dans l’inventaire des diphtongues, il est cohérent dans ses principes. On ne peut en dire autant de la Néotypie de Charles Théodore DE KERSTEN (19). Son ambition est de fournir une liste de caractères de sorte que "de cette manière on apprendra la lecture de plusieurs langues à la fois avec une grande facilité et une grande économie de temps". L'application est inconséquente :

"Les Néotypes... sont, selon leur forme, ou lettres son­nantes ou lettres muettes... Dans au français je ferai in­diquer le son o par l’a seul en lui donnant une forme par­ticulière qui ne servira plus nulle part ailleurs".

S. FAURE, auteur d'un Essai sur la composition d'un nouvel alphabet pour servir à représenter les sons de la voix humaine avec plus de fidélité que par tous les alphabets connus (20), n'a pas, lui, la présomption de croire qu'il pourra renverser l'écriture en usage. "mais... une nouvelle écriture perfectionnée pourra comme la sténographie, mais dans un but différent, marcher à cô­té de l'écriture d'usage et servir efficacement 1° à ren­dre les principes de lectures avec les caractères et l’or­thographe usités bien plus accessibles à l’enfance ; 2° à noter dans un dictionnaire la vraie prononciation des mots beaucoup plus exactement qu'on ne l'a fait jusqu'ici ;

3° à nous être d'un merveilleux secours pour la composition d'un alphabet universel".

On voit que même chez les plus raisonnables et les plus instruits, l’alphabet phonétique se voyait promis un rôle qu'il est encore loin de tenir. Ainsi lit-on dans les Observations sur l'or­thographe française de A. FIRMIN-DIDOT (1867) :

"II serait donc désirable qu'en tête des dictionnaires anglais, arabes, turcs, aussi bien que de ceux des pa­tois des langues de l’Europe, on représentât la pronon­ciation dans un système phonographique perfectionné et convenu entre les linguistes... Avec l'aide du temps, les personnes studieuses en prendraient l’habitude, et le pas, difficile à franchir, pour la constitution d'un alphabet européen et d'une écriture européenne serait plus tôt accompli" (21).

 

Il est même étonnant de voir les savants les plus cons­cients de l’irréductible diversité des sons employés dans les langues d'Europe et de la nécessité de signes plus propres que l'alphabet ro­main à rendre compte de cette singularité, faire de ces instruments scientifiques l'objet d'un rêve d'universalité. Même dans le cadre national, la vision d'un réformateur phonétiste rigoureux comme Ferdi­nand BRUNOT reste étrangement irréelle. Elle repose en effet sur deux simplifications : d'abord, vouloir pour orthographe une transcription phonétique, c'est réduire à une seule les fonctions de l’écriture et négliger le rôle des lettres muettes ou latentes. Mais c'est aussi la façon dont l’illustre linguiste imagine l’instauration de la réforme qui trahit la persistance d'une ambition du savant d'être conseiller du meilleur des princes dans un Etat idéal où régnerait la Raison :

"Voici donc dans toute sa simplicité redoutable, mon sys­tème. Le ministre nomme une Commission composée de linguis­tes et de phonéticiens. Cette Commission, à l'aide des ins­truments de phonétique instrumentale aujourd'hui existants, recueille le parler de personnes réputées pour la correc­tion de leur prononciation. Je ne verrais aucun inconvé­nient à ce que l’Académie désignât quelques-unes de ces personnes. La Commission confronte les prononciations ain­si enregistrées, elle établit la normale qui, inscrite mé­caniquement, infailliblement, sert d'étalon.

Cet étalon est, comme celui du mètre, officiellement déposé. La Com­mission... établit un système graphique... sans s'écarter jamais du principe absolu : un signe pour un son, un son pour un signe. Si le Ministère entrait dans ces vues, la graphie constituée ainsi serait enseignée dans les Facultés d'abord et les Ecoles Normales, de façon qu'elle devienne très rapidement familière aux futurs maîtres. De là, elle passerait dans l’enseigne­ment des écoles, d'abord comme une sorte de sténogra­phie, ensuite quand les livres élémentaires seraient en nombre suffisant pour le permettre, elle deviendrait la graphie normale. Quant à l’orthographe actuelle, il serait inutile d'y rien changer. Elle resterait en l'état. On apprendrait pendant un temps déterminé à la lire et à l'écrire, puis bientôt seulement à la lire, ce qui est très simple. Ainsi la substitution totale, définiti­ve, se ferait sans secousse... Et comme tous les trente ou cinquante ans la graphie serait attentivement révisée par comparaison avec l’étalon, de façon que les quelques légères modifications qui auraient pu se produire dans la prononciation y soient introduites, la réforme serait faite pour toujours, il n'y aurait plus de question or­thographique" (22).

Si elle se pose encore quatre-vingts ans plus tard, c'est que quelques éléments de ce tableau étaient imaginaires. Plus modeste­ment, Paul PASSY voit dans l’écriture phonétique un expédient pédago­gique (23) :

"Si la force de l'usage s'oppose encore à l'introduction d'un tel système dans la littérature courante, rien n'empêche de s'en servir pour apprendre à lire aux enfants et aux illettrés, à parler aux sourds-muets et pour appren­dre le Français aux étrangers. Je m'en sers aussi depuis longtemps dans une grande partie de ma correspondance pri­vée : pour cet usage spécial, il a l’avantage de procurer une notable économie de temps grâce à l’absence de lettres muettes".

Mais l'écriture phonétique a retrouvé en 1968 des par­tisans plus vigoureux, Claire BLANCHE-BENVENISTE et André CHERVEL(24). A leurs yeux,

"l'élimination de l’orthographe au profit d'une écritu­re phonographique doit s'accompagner d'une revalorisa­tion de la langue parlée... Les bénéfices qu'on peut escompter d'une suppression de l’orthographe sont immen­ses... (suppression) de la dyslexie... accélération no­table de la vitesse de l’écriture manuscrite, solution au moins partielle au problème de la tachygraphie, si important à notre époque. Et combien d'heures gagnées dans l’enseignement, aux dépens de la dictée ou des ex­ercices orthographiques quotidiens !" (25)

Cependant les deux auteurs, qui avouent partager "des exigences de transformations culturelles radicales", n'en mention­nent pas toutes les conséquences simultanément. On lit après le pas­sage précédent :

"la calligraphie et l'orthoépie sont des corollaires in­dispensables de l'écriture phonologique. L'orthographe nous a amenés à négliger le tracé des lettres et la nor­me phonétique : tous les pédagogues sont d'accord pour rompre avec ces habitudes de désinvolture. L'enseignement de la grammaire en serait totalement rénové. Fondé sur la langue réelle, il susciterait d'emblée l’intérêt de l’en­fant, et la grammaire perdrait du même coup la réputation rébarbative qu'on lui fait. Cet enseignement scolaire se­rait de plain-pied avec les procédures d'analyse utilisées par les linguistes contemporains. Une meilleure connais­sance de leur propre langue faciliterait pour les Français l’acquisition des langues étrangères, comblant ainsi une lacune légendaire" (26).

Nous avons déjà entendu cent quarante ans plus tôt des pé­dagogues promettre de tels triomphes sans en indiquer le prix. Ce qui est fort ordinaire, c'est que les auteurs ont oublié à la page 221 ce qu'ils écrivaient page 209 :

"Que sera le français standard pris pour base dans une nouvelle écriture ? Sera-t-il choisi parmi les usages français réellement existants, ou représentera-t-il une combinaison judicieuse de plusieurs d'entre eux ?... Sera-t-il possible d'imposer à soixante millions de Français une prononciation homogène ?... De récentes étu­des phonologiques... révèlent à côté d'une tendance à l’unité, des impulsions divergentes ; le mouvement natu­rel qu'elles observent ne permettra pas de dégager une norme. Une norme a du reste toujours été le résultat d'une codification."

Fondée sur une norme phonétique imposée, au lieu de sui­vre l’usage réel de la langue, la nouvelle écriture ne supprimerait pas le décalage entre langue parlée et langue écrite, mais remplace­rait les leçons d'orthographe par des leçons d'orthoépie. Ceux qui n'osent pas prendre la plume de peur de mal écrire n'oseraient plus ouvrir la bouche de peur de mal parler. Les travailleurs ne seraient plus "bloqués dans leur carrière par des concours pour lesquels ils étaient professionnellement qualifiés, mais dont ils n'ont pas réussi à surmonter l'épreuve d'.orthographe" (27), car après la réforme, ils succomberaient dans une épreuve de diction pour des fautes contre l'orthoépie. Mais nos auteurs ne voient pas ces conséquences probables de leurs prémisses. Leur problème est "d'imposer une prononciation homogène". Comment ? Effaçant les exemples de la France et de l’Espagne où plusieurs siècles de centralisation n'y sont pas arrivés, le pres­tige du modèle chinois tient lieu de preuve et de méthode : Major e longinquo reverentia.

"Diffuser une prononciation standard, c'est l’affaire tout au plus d'une génération. Fort méthodiquement, les Chinois avant de réformer leur écriture ont commencé par générali­ser la langue et la prononciation de Pékin ; et à l’heure actuelle, à travers toute la Chine, les jeunes de moins de vingt-cinq ans parlent le même chinois, nivellement lin­guistique sans équivalent dans l’histoire des langues"(28).

La norme phonétique appuyée sur la dictature du prolé­tariat, voilà la solution des problèmes de l’orthographe. Mais le prolétariat a besoin d'être éclairé, il aura ses conseillers comme le prince jadis.

"Les phonéticiens comme les syntacticiens pourraient être appelés en consultation et donner leur avis sur la stabilité et sur la rentabilité des oppositions phonématiques à propos desquelles les Français sont en désac­cord" (29).

Pour en terminer avec les révolutionnaires phonétistes, relevons que tous se contentent, pour noter la parole, de noter les phonèmes. La ponctuation ordinaire leur suffit pour noter la proso­die. A. DE SAINT-DENIS se contente de poser le problème et de re­mettre la solution à plus tard (30) :

"L'orthographe peut bien être d'accord syllabe par syl­labe avec la prononciation ; mais on n'a encore... fait que la moitié du chemin... il restera encore le ton, l’intonation et le chant propre à chaque nation, à cha­que famille, sexe, âge et enfin à chaque individu. Tout cela peut s'imiter quand on a un point de départ, et par conséquent se tracer sur le papier !... Ce dernier art si utile, si désirable pour retenir le débit d'un acteur célèbre, d'un grand orateur, a été un des objets d'étude de l’auteur, mais ce travail, .cette tonographie, étant fondé sur la sonographie, il faut que celle-ci ait obte­nu un succès réel, certain ou au moins très probable pour risquer de nouvelles idées qui sans cela seraient sans intérêt".

Dans la mesure où les alphabets ne se proposent pas de no­ter une parole individuelle, mais des unités de la langue, il serait utile d'y étudier les contradictions, les hésitations et les progrès d'une analyse des sons qui allait aboutir à la phonologie, mais cela dépasserait le cadre de cette étude (31).

 

Auprès des révolutionnaires phonétistes, les partisans d'une réforme de l'orthographe font figure de centristes indécis. Ils sont légion, mais leurs projets se ressemblent : ils ne veulent pas changer l’alphabet, tout au plus le retoucher par des signes diacritiques. Ils tournent autour des mêmes sujets : les lettres grecques, les consonnes doublées, les e muets, les consonnes étymo­logiques, les adjectifs en ant et ent et leur famille, la distinc­tion des homonymes, les mots composés, la consonne x, les accents grave et circonflexe. Les projets ne se distinguent les uns des autres que par le dosage entre les éléments transformés et les éléments main­tenus. Les réformateurs sont d'ordinaire sensibles à la complexité du système orthographique qui relie les diverses règles graphiques et morphologiques. Ils souhaitent comme l’encyclopédiste BEAUZEE "un système d'orthographe plus simple, mieux lié, plus conséquent" (32). Ils pourchassent donc les anomalies, les exceptions et les exceptions aux exceptions, pour sauver la règle de l’accusation d'arbitraire et des périls attachés à son émiettement. Nous n'allons pas nous étendre sur la description de ces réformes qui sont restées à l'état de projet. Seuls aboutissements, l'arrêté relatif à la simplification de l’ensei­gnement de la syntaxe française paru le 26 février 1901, reproduit dans la grammaire de GREVISSE (32 bis) et rappelé dans le B.O.E.N. du 20 février 1975 et celui qui a été publié au J.O. du 8 février 1977. On parle plutôt des réformes non réalisées que de celles qui l'ont été.

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Published by Aristarque - dans linguistique
10 janvier 2010 7 10 /01 /janvier /2010 21:32

3 - La psychologie de la réforme de l’orthographe

A) Les motifs

Si l'on examine pour commencer les motifs allégués du projet de réforme, on verra que chaque réformateur fait sa gerbe parmi les thèmes suivants :

- le soulagement apporté aux enfants dans un apprentissage qui ne recourt qu'à la mémoire.

"Que d'efforts et de fatigues quelques réformes pourraient encore épargner aux mères et aux professeurs ! que de lar­mes à l’enfance ! que de découragement aux populations ru­rales ! Tout ce qui peut économiser la peine et le temps perdus à écrire des lettres inutiles, à consulter sa mémoire, souvent en défaut, profiterait à chacun".

1867, A. FIRMIN-DIDOT (53)

- l’économie de temps et d'argent qui résulterait de la réforme.

"L'enfant qui devait retenir 540 signes différents avant de savoir lire et orthographier n'en aura plus que 40 à apprendre pour arriver à la même connaissance. Ain­si au lieu d'employer 12 mois, je suppose, il ne lui en faudra qu'un seul pour apprendre à lire. Le même maître, avec le même temps qu'absorbe un élève, pourra en instrui­re douze... On voit que sans le moindre changement dans le personnel, sans une augmentation de frais quelconque, mais par le seul effet de la réforme, toute la population française saura lire et orthographier".

1829, MARLE (34)

Le progrès scientifique s'accompagnerait de profits écono­miques qui ont fait rêver les inventeurs d'alphabets phonétiques comme FELINE (et RAOUX à sa suite).

"Pourquoi ne pas perfectionner l’alphabet, l’instrument le plus usité du travail, comme on perfectionne les autres ? Pourquoi ne le soumettrait-on pas à ce rationalisme auquel la civilisation moderne doit ses succès ? Il existe sans doute une différence : c'est que chaque fabricant, chaque ouvrier, est libre de modifier comme il l’entend une machi­ne ou un outil, et qu'il n'en est pas de même de l’alphabet mais pourquoi le gouvernement, les académies, les adminis­trations refuseraient-ils de perfectionner l’instrument de travail de toute la nation, ainsi que le ferait tout fabri­cant, ainsi que l'a fait la Convention pour les poids et mesures ?"

1848, FELINE (35)

 

"J'ai cherché dans plusieurs phrases quelle serait la dimi­nution des lettres employées et celle que j'ai trouvée est de près d'un tiers ; supposons seulement un quart. Si l'on admet que sur 35 millions de Français, un million, en ter­me moyen, consacre sa journée à écrire ; si l'on évalue le prix moyen de ces journées à trois francs seulement, on trouve un milliard, sur lequel on économiserait 250 mil­lions par année."

Calcul de FELINE cité par E. RAOUX (36)

Ces visées sont affichées dans le titre de son ouvrage par Edouard RAOUX professeur à l’Académie de Lausanne :

Orthographe rationnelle, ou orthographe phonétique, moyen d'universaliser rapidement la lecture, 1'écriture, la bon­ne prononciation et 1'orthographe, et de réduire considé­rablement le prix des journaux et des livres.

1865, RAOUX (37)

- le rationalisme : DESTUTT DE TRACY situe le problème dans sa plus grande généralité :

"Personne ne peut deviner 1'orthographe d'un mot nouveau ou d'un nom propre... C'est assurément là une preuve irré­cusable des vices et des difficultés que présente notre alphabet irrationnel. La mémoire seule peut servir à l'étude de 1'orthographe ; aucun raisonnement ne peut guider ; au contraire, il faut à tout moment faire le sacrifice de son bon sens, renoncer à toute analogie, à toute déduction pour suivre aveuglément l’usage établi, qui vous surprend continuellement par son inconséquence, si malheureusement pour vous, vous avez la puissance et l’habitude de réflé­chir... y a-t-il rien au monde de plus funeste qu'un ordre de choses qui fait que la première et la plus longue étude de l'enfance est incompatible avec l'exercice du jugement?  Et peut-on calculer le nombre prodigieux d'esprits faux que peut produire une si pernicieuse habitude qui devance tou­tes les autres ?" (38)

Mais ce rationalisme se prolonge dans un courant idéologi­que et politique, qui culmine dans les conflits entre l’Eglise et la IIIe République et inspire F. BRUNOT :

"Cet enseignement (de l'orthographe) a d'autres défauts que d'être encombrant. Comme tout y est illogique, contradic­toire, que à peu près seule la mémoire visuelle s'y exer­ce, il oblitère la faculté de jugement, pour tout dire, il abêtit. A un degré de l’enseignement, où très souvent le défaut régnant est le dogmatisme, il a le vice énorme d'incliner plus encore vers l’obéissance irraisonnée. Pourquoi faut-il deux p à apparaître et un seul à apai­ser, il n'y a d'autre réponse que celle-ci : parce que cela est. Et comme les ukases de ce genre se répètent chaque jour, ce catéchisme, à défaut de l'autre, prépa­re et habitue à la croyance au dogme qu'on ne raisonne pas, à la soumission sans contrôle et sans critique. C'est d'un autre côté, n'est-ce pas, Monsieur le Ministre, que l’Ecole républicaine entend conduire les esprits"(39).

Le respect de l’orthographe devient un "préjugé" (pour MARLE et BRUNOT), une "superstition" :

"Je ne doute pas que notre orthographe irrationnelle n'ait le même sort que toutes les superstitions dont les hommes ont fini par se débarrasser."

(40) Max  MULLER

On sent monter contre l’orthographe toute la fureur anti­cléricale des débuts du XXe siècle.

- l’égalitarisme social :

La portée révolutionnaire d'une réforme phonétiste de l'écriture est aussi clairement affirmée par ses tenants que par ses ad­versaires. A la publication de l’ Appel aux Français de MARLE répond une lettre d'un lecteur aussi indigné que mal renseigné :

"Quoi ! après avoir perdu mes premières années à apprendre l’orthographe de Racine et de Bossuet, il faudra que j'en perde quelques-unes à apprendre l’orthographe de ma cuisi­nière" (41).

MARLE ne relève pas l’énorme erreur historique, l’illusion soigneusement entretenue par les éditions classiques que l’orthographe officielle de 1828 était celle de Racine, il proclame ouvertement ses desseins populistes :

"Nous renversons des préjugés qui tiennent en laisse la por­tion instruite de la société et garrottent le peuple. Nous voulons éclairer ce peuple en masse et en quelques jours seulement. Les ennemis de l’instruction populaire de­vaient frémir et se ruer contre nous, ils l'ont fait. La Gazette de France du 14 octobre s'exprime ainsi : "Le dé­sordre est partout, et la révolution, reprenant ses an­ciennes voies, tend même à abolir les distinctions scien­tifiques. Voici une société de prétendus gens de lettres qui se propose de faire marcher les cuisinières à l'égal des membres de la Commission du Dictionnaire de l’Acadé­mie Française" (42).

Ceux qui savent l’orthographe sont une classe, ils veu­lent se former en caste aristocratique. La réforme de l’orthographe devient la prise de la Bastille, l’accomplissement de la grande Révo­lution Française de 1789, dans l’imagination du linguiste Gaston PARIS :

"II est vraiment stupéfiant que dans un temps qui se dit et se croit démocratique, on s'obstine à maintenir ce vieux donjon entouré de fossés, de chausse-trappes et de herses, où la plupart ne peuvent pénétrer qu'à grand peine et tout meurtris et qui n'a d'autre motif d'exister que d'abriter la plus injustifiable des aristocraties, celle qui repose sur une initiation à des mystères sans autre valeur que le respect superstitieux dont on les entoure" (43).

 

Un réformateur modéré veut éviter l’orthographe phonétique,

"Une révolution graphique qui, en l’absence de toute révi­sion, ne saurait manquer d'éclater un jour" (44).

Ce n'est pas autre chose que projettent les émules déjà ci­tés du modèle chinois :

"Malgré les révolutions et l'école laïque, l’écriture res­te un privilège de classe"... il faut "un processus d'accul­turation de larges masses privées jusqu'à présent de cultu­re écrite... des transformations profondes des structures sociales et culturelles de la France"... "l’amputation de l’orthographe française serait accueillie comme la suppres­sion d'un luxe coûteux et aristocratique, comme un exemple de rigueur, de réalisme et d'hygiène conforme à l’esprit des transformations radicales de notre temps" (45).

Le modèle révolutionnaire des soixante-huitards n'est plus 1789, c'est la révolution culturelle chinoise de Mao Tsé Toung. En Chine, où l'on distingue la langue classique de la langue parlée, une "langue parlée écrite" aurait été instaurée récemment dans les journaux et repré­senterait "un fait révolutionnaire".

On lira avec intérêt l’opinion du Parti Communiste Français dans la Question de l’orthographe, rapport de 1964 du Centre d'Etudes et de Recherches Marxistes. Les auteurs, fort bien informés, affirment :

"II y a toujours eu en France une bataille de l’orthographe. Cette bataille n'a pas toujours été inutile. Dans les pé­riodes de progrès, notre orthographe a avancé".

Mais le P.C.F. est moins révolutionnaire qu'on ne pense. On dénonce p. 15 :

"le spectre affreux du phonétisme, qui a fait tant de mal à la cause de l’évolution".

On invoquera contre ce spectre un protecteur puissant :

"Une orthographe qui, comme la nôtre, est d'évolution pho­nétique et morphologique complexe, l’orthographe russe, res­pecte ce rapport écrit entre des formes proches, mais dis­tinctes dans la prononciation" (46).

Le rapport conclut assez tièdement en faveur d'une réforme :

"Pourtant nous pensons qu'il ne faut pas exagérer... Nous devons suivre les évènements (sic), ne pas nous opposer à des décisions favorables dans leur fond, aider même à leur application dans le sens que nous avons préconisé pour le bien de l’instruction en général" (47).

On ne trouve pas là d'appel à la révolution orthographique. Les auteurs du rapport se gardent d'établir un lien entre la révolution politique et le changement d'orthographe :

"Une réforme préparée par l’Académie du temps du tsarisme se trouvait prête en 1917. On l’adopta avec ses mérites et ses insuffisances" (48).

Déjà en 1905 les conservateurs français accusaient un ministre réformateur de faire du "socialisme grammatical" et F. BRUNOT réfutait l’allégation par bien des exemples contraires :

"Je ne sache point que le socialisme du reste ait pris possession des gouvernements d'Allemagne, de Hollande, de Norvège, des pays danubiens. Cependant là aussi des réformes orthographiques ont eu lieu sous l’inspiration, ou même sous l’action directe de l'Etat. Sans doute, dira-t-on, mais c'était là des mesures tyranniques de pouvoirs absolus"(49).

 

Et l'on pourrait ajouter les cas de la France du XVIIIe siècle, de l’Italie, du Portugal et de l’Espagne, où les réformes dues aux Académies ne coïncidaient pas avec des mutations politiques ou so­ciales. Qu'on l’espère ou qu'on le craigne, le changement d'orthographe n'est révolutionnaire qu'en rêve.

- le nationalisme linguistique

Les réformateurs ont en vue des effets à l’intérieur et à l’extérieur de la France, car le français doit conquérir la France avant de conquérir le monde. MARLE prévoit que

"Les livres, peinture fidèle de la meilleure langue parlée en même tems qu'ils répandront des idées saines, rectifieront aussi la prononciation des deux tiers de la France assujétie à une foule d'idiomes différens  "et en même temps" plus de difficultés pour l’étranger désireux de cultiver la langue de Racine, plus d'obstacles à la marche rapide de cette langue vers l'universalité dont elle est digne" (50).

A. FIRMIN-DIDOT écrit en 1867 :

"Ces modifications seraient d'autant plus utiles et opportunes qu'elles hâteraient le développement et la propagation de l'instruction primaire dans nos campagnes et l’enseignement de la langue française aux Arabes, moyen le plus sûr de nous les assimiler" (51).

C'est bien l'avis des militaires : le général DAUMAS a mis en pratique en Algérie l’alphabet de FELINE. Le chef de bataillon en retraite Hippolyte BONCOURT, officier de la Légion d'Honneur, écrit dans son Projet de simpli­fications de l’orthographe (52) :

"que l’avenir des peuples d'Europe se trouve engagé dans les luttes coloniales, qu'on n'occupe virtuellement une colonie qu'autant que l’élite au moins des indigènes con­naissent la langue de l’occupant et que dans tout autre pays, l’influence la plus grande appartient à celui qui a su y faire pénétrer sa langue le plus profondément".

On est plus étonné de voir la figure que prend le nationalisme chez des réformateurs phonétistes ou modérés. Il prend pour ennemi les lettres muettes ou étymologiques. A. FIRMIN-DIDOT, imprimeur de l’Académie Française, ennemi du phonétisme, adjure la compagnie de poursuivre l’oeuvre entreprise en 1740 et de débarrasser le français du "lourd bagage de tant de lettres inutiles" :

"L'Italie, l’Espagne, le Portugal ont le même alphabet que nous ... à leur exemple, tout en gardant notre physionomie naturelle, rapprochons donc du simple et du beau notre ortho­graphe que les th et ph défigurent" (53).

Chez le Suisse Edouard RAOUX, on sent peser un jugement moral sur cet ennemi infiltré dans la langue.

"Mais à partir de cette dernière époque (XIIIe siècle), l’ennemi commença à pénétrer dans la place. Les alphabets grec, latin et septentrionaux s'insinuèrent sournoisement dans l’écriture française. Les lettres inutiles ou muettes vinrent peu à peu étaler leur vaniteuse oisiveté au milieu des lettres actives ou phonétiques" (54).

Et F. BRUNOT, outré de l’ignorance de l’Académie Française qui voudrait qu'on redoublât dans la prononciation les lettres redou­blées dans l'écriture, lui assigne un programme de défense nationale : empêcher la prolifération des mots savants allogènes.

"Si elle veut défendre la langue, comme elle doit, qu'elle ouvre les yeux aux vrais dangers qui la menacent. Qu'elle cherche à endiguer l’invasion gréco-latine, dont le flot toujours croissant submerge le vieux fonds national. Quand on vient demander à ses membres s'il faut dire un taximètre ou un taxamètre, qu'elle engage l’inventeur à dire tout simplement un compte-taxe" (55).

Tels sont les motifs allégués ouvertement : le souci des enfants, celui de la rentabilité, le rationalisme luttant contre toutes les superstitions, le désir d'une révolution égalitaire, le nationalisme qui impose la langue française à l’intérieur comme à l’extérieur tout en veillant à sa pureté intrinsèque.

 

B) La vision de la réforme : acteurs, action, temps du drame.

Les acteurs de la réforme de l’orthographe sont à peu près toujours le  réformateur, le prince ou le ministre de l’Instruction Publique, l’Académie et les ennemis de la réforme. Eux seuls parlent, le peuple autour des champions écoute en silence. Le prince a jadis élu l’Académie, s'est lié à elle par un contrat, lui a constitué un douaire en échange de quelques promesses, l'a installée dans ses palais, lui a offert des habits magnifiques. Puis le prince s'est absenté pour vaquer à ses affaires, laissant à l’Académie les clés du trésor de la langue française, le "code authentique".

La plupart des réformateurs attendent une intervention du prince ou de ses lieutenants. DOMERGUE en appelle à Bonaparte.

"Mais quelle autorité fera triompher la raison ? Quel pou­voir fera rentrer dans ses limites l’érudition toujours prête à les franchir ? Quelle voix imposera silence au pré­jugé ? Cette heureuse révolution peut être opérée par le concours de la force à qui rien ne résiste, et des lumières, à qui rien n'échappe.

0 Bonaparte, jette un regard sur ces lignes, elles t'appel­lent à la gloire, non à celle du guerrier, tes exploits ont lassé la renommée ; non à celle de l’homme d'Etat, la France te bénit et t'admire ... La gloire que je t'offre est pure et n'appartiendra qu'à toi seul. Ose ordonner la réforme de notre orthographe ; et le mensonge abécédaire, qui prépare à tous les mensonges, ne déformera plus les jeunes esprits, et l'im­mense famille dont tu es le chef parlera partout le même lan­gage ... Elevé au faîte du pouvoir par ta valeur, ta sagesse et notre amour, déploie ta force pour la propagation des idées justes, mets ta gloire dans le triomphe de la vérité" (56).

Plus sobrement, F. BRUNOT écrit dans sa Lettre ouverte à M. le Ministre de l’instruction publique :

"C'est à vous qu'il appartient de prendre une décision" (57).

De même le rapport de la Commission ministérielle d'études orthographiques, présidée par A. BESLAIS, est adressé au ministre de l’Education Nationale de 1965 :

"Ce rapport se présente beaucoup moins comme un projet que comme une étude, conformément d'ailleurs à la mission qu'avaient reçue ses auteurs. Il suffira pour s'en rendre compte, de lire le texte : à aucun moment la Commission ne se substitue, même en esprit, au pouvoir de décision. Elle propose, elle suggère, il lui arrive même parfois de marquer son hésitation devant une solution envisagée, et de ne pas conclure" (58).

On voit donc le prince ou le ministre doué des attributs du père : la force, le pouvoir de décision lui appartiennent. Le réformateur qui le pousse à agir proteste de son amour comme DOMERGUE dans le pas­sage cité plus haut :

"Car pourquoi les Français ne tenteraient-ils pas ce qu'ont réalisé ou entrepris, depuis le début de ce siècle, les Es­pagnols, les Portugais, .les Hollandais, les Russes, les Alle­mands ? Ceux-là sont-ils moins attachés à leur langue que nous le sommes à la nôtre ?" (59).

 

Le réformateur se sent impuissant à agir seul, comme l'écrit BEAUZEE, converti tardivement à la néographie :

"Mais si l’empressement de voir votre système exécuté vous fait abandonner l’orthographe usuelle pour la vôtre, je crains bien que vous ne couriez les risques d'être censuré par le plus grand nombre" (60).

 

Les réformateurs et les conservateurs se soumettent à l’arbitrage du prince comme des frères ennemis :

"La première preuve que j'en veux donner, Monsieur le Ministre, c'est que les adversaires comme les partisans de la réforme s'adressent à vous. C'est à vous que doit aller la pétition de la Revue Bleue, mais c'est à vous aussi que la Ligue de l’enseignement, l'Alliance Française ... ont présenté leurs voeux" (61).

L'Académie est de son côté une figure féminine, alors qu'elle est entièrement composée d'hommes, par les noms qu'elle se donne (Académie, Compagnie) et par les traits de son comportement maternel.

"Du haut de la position qu'occupe l’Académie, l’avenir, qui lui appartient, lui permet de ne céder que dans une juste mesure aux désirs impatients des novateurs. Elle considèrera donc dans le calme de sa sagesse, les besoins du temps, non moins exigeants aujourd'hui qu'ils ne l’étaient autrefois ... L'Académie seule, quelquefois avec une grande hardiesse, a pu introduire de sages modifications ; toutes ont été accueil­lies avec reconnaissance en France et dans les pays étrangers. C'est donc à elle de juger dans quelles limites elle voudra céder aux voeux persévérants manifestés par tant de bons es­prits depuis plus de trois siècles (62).

Permanence et passivité de l’Académie s'opposent aux désirs impatients des réformateurs. Des concessions maternelles remplissent de reconnais­sance les fils soumis.

"C'est à l’Académie en raison même de l’autorité suprême

qu'on lui reconnaît, à répondre, dans la limite qu'elle jugera convenable, au voeu général" (65).

"Enfin l’Académie, cette autorité à laquelle est dévolu le droit de prononcer sur tout ce .qui intéresse la langue fran­çaise, après avoir examiné, discuté"... (64)

 

Mais il ne faut pas la prévenir, ni la violenter :

"Le respect que l'on doit aux décisions de l’Académie et qui n'est plus particulièrement imposé, comme ayant l’honneur d'être son imprimeur, m'interdisait plus qu'à tout autre de pouvoir rien innover" (65).

De son côté, l’Académie se proclame impuissante : elle n'est que le "greffier de l’usage".

“Il faut reconnoistre l’usage pour le maistre de l’orthographe aussi bien que du choix des mots“ (66).

 

Elle ne peut que consentir ou refuser, comme un oracle, mais elle ne se lie par "aucun de ces principes généraux et impérieux qui sont si gênants quand on arrive à l’application ... Elle veut examiner chaque mot où se trouve rh grec" (67).

 

Et F. BRUNOT pourra traiter l’Académie de mauvaise mère en lui reprochant ces défauts féminins que sont l’inconstance et le caprice.

 

"L'Académie refuse l’orthographe proposée parce qu'elle ne voit pas ce qu'il y a d'utile à avoir des règles générales" (67).

 

Telles sont donc les figures de ce drame de famille : un père tout-puissant, mais absent, dont un fils, zélé mais sans pouvoir, veut provoquer le retour, une mère, gardienne des trésors du passé, oracle vénéré, inactive, capable seulement de refuser ou de consentir à ce qui s'est fait sans elle, mais de façon capricieuse.

Ce schéma comporte des variantes : A. FIRMIN-DIDOT s'adresse en fils soumis à l’Académie elle-même, un rebelle comme MARLE veut soulever ses frères par un Appel aux Français»

Si nous considérons maintenant les formes qu'on a imaginées pour le changement d'orthographe, on verra des schémas contraires. Ceux qui font appel au père-roi veulent voir sa loi inposée de force par les organes de l'Etat, y compris la police :

... "L'orthographe sanctionnée par l’Académie française sera sur-le-champ adoptée : dans tous les actes émanés des auto­rités constituées; dans tous les journaux soumis à l’ins­pection de la police ; dans toutes les écoles nationales ; dans tous les établissements payés des deniers publics. La raison et l’exemple auraient bientôt achevé une révolution commencée sous des auspices si imposants" (68).

D'autres, sans évoquer de mesures répressives, ne se figurent pas la réforme autrement que sous forme de décret. Car l’orthographe est une affaire d'Etat pour F. BRUNOT :

"Là où cela est faisable, autant que cela est faisable, il doit donc et à la langue et à la nation de faire la police de notre idiome, comme il fait la police des poids et mesures. Une orthographe nationale, a dit Gaston Paris, est une des formes de la vie publique" (70).

H. BONCOURT imagine la liesse populaire qui suivra le décret :

"On peut affirmer que, le jour où paraîtra le décret de suppression, le public exhalera un grand soupir de soulagement et que les écoliers si assassinés par les règles des parti­cipes, pousseront d'immenses cris de joie en jetant les grammaires en l’air" (69).

On a vu plus haut que MARLE veut "éclairer ce peuple en masse et en quelques jours seulement". Une rupture soudaine, emportant l’adhésion immédiate de tous, voilà l’avenir rêvé par les réformateurs radicaux qui l’attendent d'un décret.

 

De plus sages ont vu que tout ne serait pas changé en un jour et ont élaboré des plans progressifs, comme le sont ceux de Casimir HENRICY et des commissions BRUNOT et BESLAIS ;

"Ils trouveront là un plan complet de réforme divisé en cinq degrés /~de deux ans 7 ; et je ne leur propose que l’adoption du premier degré, réforme bien simple, déjà pratiquée par les écrivains les plus éminenfcs des deux derniers siècles" (71).

"En vérité, si la réforme devait être impérative, si les gens de tout âge devaient être du jour au lendemain obligés d'adopter de nouvelles habitudes, si les imprimeurs étaient contraints, sous peine d'amende, d'oublier les formes graphiques qui leur sont usuelles, il y aurait là un coup de force injustifiable, contre lequel nous, les réformateurs, serions unanimes à protester. Mais qui a proposé cela ? ... et dès lors n'est-il pas un peu puéril de partir en guerre contre des chimères ?" (72).

 

La commission BESLAIS propose un "tableau prévisionnel" échelonné de 1966 à 1979.

"A cette date la nouvelle orthographe serait enseignée et pratiquée dans les établissements scolaires et universi­taires de toute catégorie et de tout degré. Dans les examens et concours, la nouvelle orthographe sera immédiatement admise concurremment avec l’orthographe ancienne et elle la remplacera progressivement jusqu'au terme de la scolarité ci-dessus définie, date à laquelle elle deviendra l’orthographe unique de la langue française " (73).

 

 

Même échelonnée dans le temps en raison de contingences pratiques, la norme reste la norme et l’émanation de l'Etat .

"Sûr de vivre encore dans cinquante ans, il peut prévoir et préparer l’avenir, en faisant pour le présent ce qui convient au présent, en prévoyant en outre ce qui devra être fait demain" (74).

Inversement, il y a des gens pour prôner la liberté de l’orthographe et qui en attendent une simplification spontanée par le peuple jouissant du droit d'écrire à son gré, comme le suggèrent BERTHELOT et AULARD :

"supprimer la tyrannie de l’orthographe scolaire, déclarer qu'il n'existe pas d'orthographe administrative obligatoire et que l’orthographe d'usage est susceptible de variétés" (75).

 

"Un peu d'anarchie en matière d'orthographe ne serait pas inutile. Le peuple ferait lui-même peu à peu la réforme" (76).

 

A quoi les imprimeurs répondent par leur syndicat soucieux de "la perturbation qu'elle va jeter dans l’industrie du Livre" :

"II ne peut y avoir d'orthographe facultative, il faut une façon, fixe d'écrire comme. de prononcer" (77).

Et F. BRUNOT juge la proposition séduisante "comme toutes celles qui ont pour fondement la liberté", mais dangereuse :

"L'orthographe des gens qui n'ont pas appris l’orthographe prouve ce que j'avance. Elle n'est nullement simple ... S'ils se souviennent de mangea, ils écriront geamais ...

"Que chacun écrive à sa manière pendant dix ans, ce n'est pas précisément à une simplification qu'on sera parvenu" (78)

 

D'ailleurs, un autre péril de la liberté serait qu'elle ne fût pas généralisée. F. BRUNOT en 1905 comme LAFITTE-HOUSSAT en 1950 sont explicites sur le danger de l’école libre :

 

"Si par hypothèse l’apprentissage et l’étude de l’orthographe étaient supprimés ou seulement se relâchaient par suite d'une indulgence de plus en plus grande dans l’enseignement officiel, ils continueraient à avoir la faveur et même une faveur encore plus grande dans les établissements privés. Il n'est pas douteux que pour la plupart des Français actuels, l’instruction réside essentiellement dans une orthographe parfaite. Ce préjugé vivace ne manquerait pas d'être exploité par les écoles libres, trop heureuses de recevoir et de satisfaire sans mal toute la bourgeoisie française qui leur serait reconnaissante à son tour de faire de ses fils la classe des gens distingués, des gens qui savent écrire correctement" (79).

Le décret est donc imaginé tantôt comme libération, tantôt comme ukase, tantôt comme nécessité et la liberté comme condition de réforme sponta­née ou comme promesse d'une anarchie dont l’adversaire saura profiter. On sait à quoi aboutissent ces tensions contraires. Le ministre G. LEYGUES, n'osant réformer, publie le 26.2.1901 un arrêté aux termes duquel

"II ne sera pas compté de fautes aux candidats pour avoir usé des tolérances indiquées dans la liste annexée au présent arrêté".

 

Mais qu'est-ce-que la tolérance, si ce n'est un tempérament mis à "l'inhumaine furie dogmatique" du corps enseignant ? L'apparition de cette notion surprend tout le monde en 1891 (80) et c'est bien là le point sensible. BRUNOT parlait en 1905 du dogmatisme de l’enseignement primaire dans un passage cité plus haut et il voyait juste, puisqu'on 1975 le ministre en est à demander aux enseignants d'appliquer l'arrêté de 1901, réclamé par la Ligue de l'Enseignement et mainte organisation d'enseignants. N'y a-t-il pas quelque chose d'irrationnel à ce que les réformistes ne se réforment pas ? Un militaire réformateur, Hippolyte BONCOURT, explique fort bien, dans l'avant-propos d'un projet assez mauvais, les raisons de cette carence des lettrés qui l'oblige à se mettre à :

 

"un travail qui serait certainement mieux fait par nombre de lettrés que par moi. Mais comment voulez-vous attendre des lettrés qui font et enseignent la grammaire, des réformes en désaccord avec leur intérêt ? Car ils trônent en face du public par leur connaissance approfondie de toutes les finesses, de toutes les subtilités et de la bizarrerie de notre orthographe. Aussi non seulement ils ne proposeront pas de réformes sérieuses, mais ce sera peut-être contre eux qu'il faudra lutter pour les obtenir"(80 bis).

 

Une fois acquise cette virtuosité qui représente un capital social symbolique, on voit mal ceux qui ont réussi à en tirer des revenus en faire le sacrifice. Mais l’intérêt corporatiste ne suffit pas à expliquer l’attachement des enseignants à l'ancienne orthographe. Ils trouvent aussi leur compte dans les exercices auxquels donne lieu l’orthographe. Quoi de plus simple à faire qu'une dictée, quoi de plus mécanique qu'un décompte des fautes d'orthographe, quel instrument plus commode pour la sélection des candidats à un emploi ? A quoi occuperait-on les cours de français si l’orthographe en était évacuée ? Ces questions étaient déjà débattues en 1905 par F. BRUNOT, mais il n'a rien pu changer à un état social où régnait l’obsession de la norme unitaire et qui avait fait de la dictée l’instrument de sélection en vue des emplois d'Etat. L'introducteur des tolérances allait contre les habitudes et les intérêts des enseignants aussi bien que contre les principes de la sélection sociale. Son décret, compromis bâtard entre la logique de la faute et celle de la réforme, n'est toujours pas appliqué par les fonctionnaires chargés de l’exécuter, 80 ans après sa publication.

Mais les enseignants ne sont pas les seuls conservateurs. La France entière conspire à ne rien changer. REGNIER DES MARAIS osait écrire en 1706 ce qu'on pense aujourd'hui tout bas :

"Où en seroit-on dans chaque langue, s'il en falloit reformer les éléments sur la difficulté que les enfants auroient à bien retenir la valeur et, comme parlent les Grammairiens, la puissance de chaque caractère et les variations qu'un long usage y a introduites ? C'est aux enfants à apprendre à lire comme leurs pères et leurs grands-pères ont appris" (81).

Inversement, des réformes, comme le note PY POULAIN DE LAUNAY en 1741,

"renverroient les gens de Lettres à l’alphabet pour recom­mencer sur nouveaux frais d'aprendre à lire et écrire" (82).

 

La querelle de l'orthographe est donc un conflit de générations. Non seulement ceux qui ont passé neuf ans à apprendre l’orthographe ne voudront pas refaire pareil sacrifice, ce qui se comprend, vu les difficultés de cet apprentissage et le prix qu'il coûte, mais encore ils ne feront rien pour l’éviter aux générations futures. Au lieu d'un investissement, ils y voient une épreuve à laquelle on prête des vertus salutaires, une torture servant d'initiation. Comme A.JULLIEN l’écrivait à MARLE, qui le cite en orthographe réformée :

 

"Vou randré donq sou se rapor un sèrvise important à l’instruqsion primère é publiqe, à notre lange, à notre littérature é surtout ô jénérasion qi doive vou suivre ; qar la jénérasion aqtuèle vouz ofrira san doute plu d'advèrsère qe d'oqsilière" (83).

 

Le dressage orthographique a une fonction sociale : enseigner la soumission à la loi, fût-elle absurde.

 

"l’humanité se montre dans les règles et c'est une politique que de suivre les règles même orthographiques. Il n'y a pas de meilleure discipline" (84).

 

Enfin il nous reste à examiner le temps du drame orthogra­phique. Non pas le temps réel où se produisent les projets de réforme et les trop rares modifications qui leur font suite, mais le temps que les réformateurs imaginent. Les projets des reformateurs, tournés vers l’avenir, impliquent en effet une conception du passé et du présent de l’orthographe.

La vision pessimiste du présent est le corollaire du projet réformateur. R. THIMONNIER, pédagogue très modéré dans ses projets de réforme, écrivait en 1970 :

 

"Depuis une trentaine d'années, la crise orthographique s'est aggravée de telle sorte qu'elle menace dangereu­sement l’intégrité de la langue. Or il n'y a théoriquement que deux remèdes : soit réformer notre système d'écriture, soit réformer la manière dont on l’enseigne" (85).

 

Quatorze ans se sont ajoutés aux trente ans de crise évoqués par THIMONNIER. La crise est, selon le Petit Robert, le "moment d'une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif en bien ou en mal". Cette crise qui dure quarante quatre ans n'en est pas une. Pourquoi d'ailleurs aurait-elle débuté en 1940 ? Cette année-là a vu bien des changements décisifs, mais peut-on dire que l’effon­drement de notre orthographe ait suivi celui de nos armées et le contournement de la ligne Maginot ? Ce n'est qu'une illusion fondée sur l’oubli du passé, sur la sélection opérée dans les faits révolus pour les be­soins du présent. Mais le réformateur n'est pas un vieillissant "laudator temporis acti". La construction idéologique d'un âge d'or auquel s'opposent un présent désolant et les menaces d'un avenir catastrophique sert le projet réformateur. Le retour de l'âge d'or passe par la réforme, mais le réformateur doit pour cela idéaliser le passé et dévaloriser le présent. Ce n'est pas là un mensonge sciemment produit à des fins intéressées, les réformateurs sont les premiers à être entraînés par la logique de leur imagination au delà du réel. La "crise de l’orthographe" est un phénomène imaginaire, dont J. GUION a déjà décrit les manifestations et la mytho­logie (86). Peut-être faut-il le rapprocher de ces chasses aux sorcières, aux juifs, aux étrangers qui agitent périodiquement la vie de tous les peuples et appellent une réaction purificatrice.

L'une des tentatives de restauration les plus étranges est justement l’oeuvre de celui qui a étudié l’histoire de la formation de l’orthographe française et qui aurait dû le moins s'abuser sur son passé, Charles BEAULIEUX. Pour lui, l'âge d'or se situe au XIIe siècle "parce que c'est alors que notre orthographe est à son apogée" (87). Il est d'accord avec l’opinion de Gaston PARIS, qui disait : "Depuis lors l’ortho­graphe n'a fait que perdre... La période suivante a tout gâté". BEAULIEUX est d'avis que l'Académie "ne peut conserver des tares qui nous font honte et qui achèvent la décadence de notre langue", c'est-à-dire ces lettres étymologiques ou pseudo-étymologiques introduites par les scribes des XIVe et XVe siècles. Il propose une réforme consistant à "revenir au bel françois du XIIe siècle" (88), à l’orthographe des chansons de geste issue des écoles de jongleurs.

 

"C'est que l’orthographe des chansons de geste a été créée par les jongleurs et pour leur usage. Elle est faite pour laisser dans leur oreille des sons car elle a été faite en vue du chant. De même que la langue parlée, cette orthographe n'a pas besoin de points de repère pour distinguer les homo­nymes... Sauf dans de rares cas, on écrit de même ce qui se prononce de même" (89).

 

Il est tout de même surprenant que le savant ne cite aucun document à l’appui de cette thèse : il avoue qu'on n'a pas de trace des écoles de jongleurs où serait née cette graphie parfaite. BEAULIEUX a supposé leur existence comme d'autres ont prédit par le calcul la place d'une planète jamais observée et il est parti de ce point idéal nécessité par ses prémisses comme d'un fait. On voit à l’analyse les avantages de cette in­vention : elle lui permet d'être un réformateur phonétiste hardi, acharné contre les lettres muettes et "la lèpre du praticianisme", sans s'ex­poser aux moqueries et à la contestation venues du parti conservateur, puisque l’avenir, c'est Chrétien de Troyes.

L'histoire de l’orthographe est propice aux mythes rétro­spectifs. Un arrêté de 1855 connu seulement par ouï-dire aurait conféré force de loi à l’orthographe du dernier dictionnaire de l’Académie Fran­çaise. N. CATACH, après l’avoir vainement cherché, conclut qu'il n'existe pas (90). Mais une société avide de norme et obsédée d'orthographe en avait besoin pour justifier ses pratiques, elle l'a inventé. Ainsi nais­sent les mythes.

 

 

Reste à examiner l’avenir imaginé pour la réforme ortho­graphique elle-même. On a vu les "désirs impatients" des réformateurs aspirer à un décret qui change l’orthographe du jour au lendemain. D’autres ont prévu des plans à cinq degrés de deux ans, de seize ans, des révisions tous les trente ou cinquante ans. C'est attribuer à un texte administratif plus de pouvoir qu'il n'en a sur la réalité sociale et méconnaître que l’avenir d'un texte dépend des fonctionnaires chargés de l’appliquer et des groupes sociaux qui y trouvent leur intérêt. On a vu plus haut ce qu'il en est des enseignants : leur adhésion de prin­cipe à l’idée de réforme se combine très bien avec la répugnance au recy­clage. La peur du déclassement est pour quelque chose dans leur conser­vatisme et pourtant on ne fera passer aucune réforme sans apporter des avantages immédiats à ceux qui feront l’investissement nécessaire. Les réformateurs ne semblent pas avoir songé aux moyens concrets de réaliser leur projet, qui s'arrête à la proclamation de la réforme. Ils n'ont pas tenu compte de ce qu'une étude du fonctionnement de nos institutions ou une sociologie de l’innovation pourrait nous enseigner. Il y a en effet une disproportion flagrante entre la durée de vie d'un gouvernement, celle d'un réformateur et celle de la langue. Un ministre dure environ deux ans, une volonté de ministre s'épuise en six mois à lutter contre la pesanteur de son administration. Une réforme est de plus longue portée qu'un gouvernement démocratique, qu'une commission ministérielle ou parle­mentaire. Faute d'un organe adéquat, on voit depuis deux siècles la répé­tition d'un processus qui évoque le rocher de Sisyphe : un réformateur invente une solution, quelle qu'elle soit, aux problèmes de l’orthographe ; il se répand en articles et en conférences, fonde une association, lance une pétition nationale, interpelle le ministre, fait nommer une commission ad hoc, qui met quelques années à présenter un rapport. Quand il paraît, le ministre qui l'avait demandé n'est plus en place et son successeur le range dans un tiroir. Ou bien une guerre civile, une guerre étrangère éclate et l'on a d'autres soucis. Les réformateurs meurent aussi et l’inu­tilité de leurs efforts a de quoi décourager les épigones. Faut-il croire BEAUZEE renvoyant à leur impuissance les réformateurs comme les conser­vateurs :

"Nul particulier ne doit se flatter d'opérer subitement une révolution dans les choses qui intéressent toute une grande société, surtout si ces choses ont une existence permanente, et il ne doit pas plus se promettre d’altérer le cours des variations des choses dont l’existence est passagère et dépendante de la multi­tude" (91).

La langue, à la fois permanente et passagère, échapperait à l'une et à l'autre intervention. Et pourtant, on réforme, ailleurs qu'en France !

 

Au terme de ce parcours, nous aurons embrassé du regard les illusions des pédagogues inventifs, des créateurs d'alphabets révo­lutionnaires et des réformateurs systématiques. On aura vu l’orthographe mêlée à toutes les idéologies, à tous les rêves qui sont passés à travers les deux derniers siècles, mais aussi liée à des situations sociales et à des facteurs anthropologiques plus stables qui rattachent le schéma imaginaire de la réforme de l’orthographe à une configuration familiale et à un conflit de générations. De là sans doute la virulence des passions qu'elle peut susciter chez les défenseurs du passé comme chez les réfor­mateurs. L'imagination joue un grand rôle dans les erreurs des deux bords, mais les premières que les réformateurs aient à vaincre sont les leurs propres. C'est la condition d'une action plus adéquate qui les mènera peut-être au succès que nous espérons.


NOTES

 

(1) On trouvera une mise au point succincte dans le récent ouvrage de CATACH (Nina).(†) - L'orthographe. - Paris : P.U.F. (1978) 2e éd. 1982, 127 p., 17,5 cm. - Collection Que sais-je ? N° 685, et pour de plus amples recherches, une bibliographie de 229 titres à la fin du N° 20 (décembre 1973) de la revue Langue française, consacré à l’orthographe, sous la direction du même auteur. Citons particulièrement une antho­logie critique fort utile, où nous avons puisé : FIRMIN-DIDOT (Ambroise). - Observations sur l’orthographe française suivies d'un exposé historique des opinions et systèmes sur ce sujet depuis 1527 jusqu'à nos jours. - Paris : Firmin Didot, 1867. - 255 p., 24,5 cm. –

 

 

(2) Joseph Marie MARTIN, A Sa Majesté le Roi des Français, lettre du 21 octobre 1831, à l’appui d'une demande de brevet déposée le même jour, et agréée le 28 mai 1832 sous le N° 4972.

 

(3) Brevet N° 3774 demandé le 26-9-1828, accordé le 11-12-1828 à André Louis Edouard HYRIER BONNEFONT DE PUYCOUSIN, de Toulon, pour une méthode qu'il appelle Technicographie instantanée.

 

(4) J.M. MARTIN, loc. cit. note 2.

 

(5) Brevet N° 3994, demandé à Paris le 16 mai 1829, accordé le 13 juin 1829 à COLLOMBET, pour une méthode propre à apprendre à lire et à écrire en même temps ainsi que la prononciation et l’orthographe.

 

(6) Brevet N° 3363 demandé à Paris le 11-10-1827 et accordé le 16-11-1827 au sieur MIALLE, pour une méthode d'enseigner à lire en peu de leçons. On pourrait citer encore maints brevets aux titres prometteurs de merveilles pédagogiques :

 

- Méthode nommée par l’auteur Statilégie et au moyen de laquelle on peut apprendre à lire en six séances au plus. Brevet du sieur BOURROUSSE DE LAFFORE cédé le 10-9-1828 au sieur RONJAT, avocat à Vienne.

 

- Nouvelle méthode d'apprendre l’orthographe en peu de leçons.

Brevet d’invention pris le 4-9-1828 par GALLIEN, de Grenoble, représenté à Paris par Teste, rue de la Paix N° 13.

 

- Méthode dite Graphiamalégie française propre à apprendre à lire et à écrire en même temps dans l’espace de 50 à 60 heures de leçons. Brevet d'invention de 10 ans pris le 5-2-1829 par ROMAIN, instituteur à Bagnols (Gard) avec additions le 25-5 et le 10-11.

 

-Moyens d'apprendre la lecture, l’écriture, l’orthographe et les langues en très peu de temps. Brevet d'invention de 5 ans pris le 21-3-1829 par LAURENS, juge de paix du canton de Chaillon (Drôme).

- Méthode propre à enseigner la lecture en quatre heures aux adultes. Brevet d'invention de 5 ans pris le 24-12-1833 par BLED, instituteur à Montdidier (Somme).

 

- Méthode propre à enseigner l’écriture, la lecture et le calcul. Brevet d'invention pris le 4-9-1835 par TAUPIER et DUNOGUE à Paris, rue Saint-Honoré N° 317.

 

- Nouvelle méthode dite Polytechnographie destinée à enseigner simultanément le dessin, l’écriture, la rédaction, l’histoire, les sciences exactes etc ... Brevet d'invention de 5 ans pris le 10-5-1836 par MORIN, chef d'institution à Paris, rue Louis le Grand N° 29.

 

- Nouveau moyen d'apprendre à écrire en peu de temps.

Brevet d'invention de 10 ans pris le 4-10-1837 par SINET, receveur des droits de navigation à Péronne (Somme).

 

- Procédé nommé par l’auteur economengraphie propre à enseigner la calligraphie à peu de frais et en peu de temps.

Brevet d'invention de 10 ans demandé le 16-2-1839, accordé le 9-10-1839 à PONCET, professeur d'écriture, rue des Forces N° 1 à Lyon.

 

- Moyen d'apprendre à écrire seul en quelques jours.

Brevet N° 10973 demandé le 14-11-1850, accordé le 6-2-1851 à HUGO, calligraphe à Paris rue de la Harpe N° 4.

 

- Système pour apprendre à lire en vingt-cinq jours.

Brevet d'invention N° 22460 demandé le 27-2-1855, accordé le 15-5-1855 à BEAU, teneur de livres, rue Capeyron N° 1 à Bordeaux.

(7) DURAND (Gilbert). — Les structures anthropologiques de l’imaginaire.-Paris : Bordas, 1969. - 550 p. ; 22 cm. –

 

(8) Brevet COLLOMBET, voir note (5).

(9) Brevet N° 16362 demandé le 9-5-1853, accordé le 22-6-1853 à M. Adrien FELINE, pour l’application d'une méthode phonétique à l’enseignement. A quelques nuances près, on retrouve ces idées dans le système Alfonic d'André MARTINET.

 

(10) Brevet N° 12575 du 19 juillet 1841 (addition du 3-5-1843) accordé à Louis Jérôme Napoléon MOURET.

 

(11) Brevet n° 2229 de 15 ans demandé le 6-10-1845, accordé le 4-11-1845 à GALLI, professeur de langues vivantes, élisant domicile chez Massimino à Paris, rue Laffitte N0 7.

 

(12) Brevet d'invention n° 9194 demandé le 29-11-1849 accordé le 1-2-1850 à TOLOSA, chimiste à Paris, rue de l’Université, N° 30.

 

(13) Brevet d'invention de 15 ans N° 38256 demandé le 6-10-1858, accordé le 6-11-1858 à DOUVILLE (Sigisbert-Asa), percepteur des contributions directes élisant domicile chez Maduvel, à Paris, rue du Petit Lion, 15.

 

(14) VOLTAIRE dans l'article Orthographe de son Dictionnaire Philosophique (cité par A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., p. 81) écrit à propos du W :

"Presque tous les imprimeurs ignorants impriment Wisigoths, Westphalie, Wittemberg, Wétéravie, etc. Ils ne savent pas que le double V allemand qu'on écrit ainsi W est notre V consonne et qu'en Allemagne on prononce Vétéravie, Vortemberg, Vestphalie, Visigoths". En 1857, Napoléon LANDAIS écrit à son sujet dans son Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français :

"La plupart des lexicographes ne la nomenclaturent même pas ; cependant on s'en sert sans difficulté pour les noms étrangers qui nous viennent du Nord ; on peut dire que cette lettre n'appartient point à l’alpha­bet français ; car quoiqu'elle se prononce tantôt comme ve, tantôt comme ou, elle n'est nullement dans le génie de notre langue".

En 1865, BESCHERELLE qui est d'avis que "tous les philologues doivent travailler à faire disparaître le W" à cause de ses équivoques, remarque que "cette lettre appartient à l’alphabet des peuples du Nord ... C'est, suivant Diderot, la nécessité de conformer notre écriture à celle des étrangers qui en a donné l’usage. Cependant nous ne l’avons jamais considérée comme une lettre de l’alphabet, puisque nous comptons toujours vingt-cinq lettres comme avant qu'elle y figurât." Cela n'empêche pas l’auteur de placer ces lignes en tête des mots en W de son Dictionnaire National. L'Académie l’accepte dans son 7e dictionnaire en 1878. La distinction de i et de j, de u et de v introduite dans son In linguam qallicam isaqoqe r">de 1531 par Jacques SYLVIUS (Dubois), reprise par les imprimeurs hollandais, est employée dans la grande édition de ses Oeuvres (1664) par P. CORNEILLE, qui voulait en faciliter la lecture aux étrangers.

(15) Le premier alphabet phonétique français serait celui de RAMBAUD (Honorat)., La déclaration des abus que l'on commet en escrivant, et le moyen de les éviter et représenter nayvement les paroles ce que jamais homme n'a fait. - Lyon, Jean de Tournes, 1578. - in – 8°.

A. Firmin-Didot cite encore les alphabets de Gilles VAUDELIN (1713), celui d'Urbain DOMERGUE (1806), celui de C. F. VOLNEY (1821), celui de Ch. L. B. D. M-G. (1829), celui de S. FAURE (1831), la diagraphie de MARLE (1839), l'alphabet d'Adrien FELINE (1851) et celui d'Edouard RAOUX (1865).

(16) Brevet N° 55117 accordé le 4 octobre 1865 au comte Pierre Henri Stanislas D'ESCAYRAC DE LAUTURE.

(17) GAGNE (Paulin). - L'Oracle panglotte universel ... - Paris : chez tous les libraires, 1866. - 8 p., in  4°. - (B.N.F, cote  X 33495).

On lira  du même auteur :

La Gagne-monopanqlotte ou Langue unique et universelle. – Paris, I. Rousset, 1843. - 16 p. in 8°. - (B.N.F, cote  X 33496).

L'Archi-Monarchéide. - Paris : chez tous les libraires et chez l’auteur, 1876. - 108 p. - (BNF ,cote. Y F 9416).

 

(18) Brevet N0 3956 demandé le 2 juin 1828, accordé le 16 mai 1829 au sieur Ambroise DE SAINT-DENIS, homme de lettres demeurant rue du Loup, N° 32, à Bordeaux, département de la Gironde.

(19) Brevet N° 249 demandé le 18 octobre 1844, accordé le 25-11-1845 à Charles Théodore DE KERSTEN.

 

(20) FAURE (S.), Essai sur la composition d'un nouvel alphabet pour servir à représenter les sons de la voix humaine avec plus de fidélité que par tous les alphabets connus. – Paris, Firmin Didot, 1831. - in - 8. - cité d'après A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., p. 178-179.

 

(21) A. FIRMIN-DIDOT, op. cit. p. 212.

 

(22) BRUNOT (Ferdinand). - La réforme de l’orthographe. Lettre ouverte à M. le Ministre de l’Instruction Publique. - Paris : Armand Colin, 1905. - 72 p. ; 22, 5 cm. - aux pp. 39-41.

 

(23) PASSY (Paul). - Les sons du français. - 12e édition, Paris : Didier, 1932. - 164 p., 18 cm. - aux pp. 124-125.

 

(24) BLANCHE-BENVENISTE (Claire) et CHERVEL (André). - L'orthographe. -Paris : François Maspéro, 1969. - 236 p., 21,5 cm. - particulièrement au chapitre : "Vers une nouvelle écriture".

(25) op. cit., p. 220.

(26) op. cit., p. 221.

(27) op. cit., p. 221.

(28) op. cit., p. 209.

(29) op. cit., p. 209.

 

(30) A. DE SAINT-DENIS, p. 16-17 des Explications jointes au brevet décrit à la note (18).

 

(31) DOMERGUE distingue dans son alphabet un é aigu bref (thé, café) d'un é aigu long (lésion, fée), un eu bref (comme dans feu, peuplier) d'un eu long (comme dans creuse, beurre), un que (comme dans camisole, colère) d'un q adouci (comme dans coeur, requête). MARLE donne une voyelle longue pour chaque voyelle brève. Les deux auteurs ne connaissent qu'un timbre pour eu qui s'oppose au e muet.

 

(32) BEAUZEE, articles « Orthographe » et « Néographisme » de l’Encyclopédie, dans A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., p. 158.

 

(32 bis) GREVISSE (Maurice). - Le bon usage, grammaire française avec des remarques sur la langue française d'aujourd'hui. - Gembloux : J. Duculot, 1969 (9e éd.), 1228 p., aux pp. 1153-1158.

 

(33) A. FIRMIN-DIDOT. - op. cit., p. 2. Au XVIIe siècle, les Précieuses avaient proposé de réformer l’orthographe afin que les femmes, privées d'instruction et de latin, "peussent écrire aussi asseurement et aussi correctement que les hommes". Leurs propositions fort sensées, recueillies par SOMAIZE, sont re­produites dans A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., pp 124-127. A la fin du XVIIIe siècle, il restait assez d'inégalité entre les deux sexes du point de vue de l’orthographe pour qu'on pût lire dans La Canta­trice grammairienne ou l'art d'apprendre l’orthographe française seul, sans le secours d'un maître, par le moyen des Chansons érotiques. pas­torales, villageoises, anacréontiques etc, Ouvrage'destiné aux dames et dédié à Mme la Comtesse de Beauharnais. - Genève : J.S. Grabit, 1788, p. IX : "Orthographiez, orthographiez, disons-nous sans cesse aux femmes, si vous voulez que nous vous lisions avec tout l’intérêt que la fraîcheur et le brillant de votre coloris nous inspirent".

 

(34) MARLE (C.). - Appel aux Français. - Paris : Corréard jeune éditeur, 1829. - p. 7.

 

(35) FELINE (A.). - Mémoire sur la réforme de l’alphabet à l’exemple de celle des poids et mesures, Paris : Firmin-Didot, 1848. - in-8°. –

 

(36) Calcul d'A. FELINE cité par E. RAOUX, dans A. FIRMIN-DIDOT, op. cit. p. 201.

(37) Paris, à la librairie de la Suisse romande, 1865. - gr. in- 16. -

(38) Cité dans A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., p. 86.

 

(39) BRUNOT (F.). - La réforme de l’orthographe. - Paris : Colin, 1905. -pp. 7-8.

(40) Max MULLER, cité par F. BRUNOT, op. cit., p. 72, à propos de l’anglais dont l’orthographe a les mêmes défauts.

 

(41) Lettre publiée par La Quotidienne le 13-10-1828, reproduite dans MARLE, op. cit. p. 51.

(42) MARLE, op. cit. p. 49.

 

(43) Cité par CATACH (Nina) "Un point d'histoire de la langue, la bataille de l’orthographe aux alentours de 1900" in Le Français moderne, oct. 1967, p. 300.

(44) P. BURNEY, in BLANCHE-BENVENISTE et CHERVEL, op. cit., p. 208.

(45) ibidem, p. 208, 215, 221.

 

(46) La question de l’orthographe. - Paris : Centre d'Etudes et de Recherches Marxistes, 1964. - p. 14.

(47) ibid. p. 25 bis.

(48) ibid. p. 24.

 

(49) BRUNOT (F.), op. cit. p. 37.

 

(50) MARLE, op. cit., p. 8 et 9.

 

(51) A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., p. 3.

 

(52) op. cit. Dijon : imprimerie Eugène Jobard, février 1893. - 50 p., 21 cm. - à la p. 5.

 

(53) A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., pp. 52-53.

 

(54) ibidem, p. 200.

 

(55) BRUNOT (F.), op. cit., p. 49.

 

(56) cité par A. FIRMIN-DIDOT, op. cit. p. 84.

 

(57) BRUNOT (F.), op. cit., p. 3

 

(58) Rapport général sur les modalités d'une simplification éventuelle de l’orthographe française. - Paris : Didier, 1965. - p. 1.

(59) ibidem, p. 1.

 

(60) BEAUZEE, art. "Orthographe" dans l’ Encyclopédie, p. 669.

 

(61) BRUNOT (F.), op. cit., p. 3.

 

(62) A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., pp. 3 et 55.

 

(63) ibidem, p. 166.

 

(64) GIRAULT-DUVIVIER. - Grammaire des grammaires. - 22e édition, Paris ; Cotelle, 1886. - p. 939.

 

(65) A. FIRMIN-DIDOT, op. cit. p. 186.

 

 (66) Préface du Dictionnaire de l’Académie Française (1694) par REGNIER DES MARAIS.

 

(67) BRUNOT (F.), op. cit., p. 44.

 

(68) DOMERGUE en 1803, cité par A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., p. 84.

 

(69) BONCOURT (H.), op. cit., p. 21.

 

(70) BRUNOT (F.), op. cit., p. 19.

 

(71) Casimir HENRICY, cité par A. FIRMIN-DIDOT, op. cit., p. 196.

 

(72) BRUNOT (F.), op. cit., p. 38.

(73) Rapport général ..., op. cit., pp. 11-12.

 

(74) BRUNOT (F.), op. cit., p. 29.

 

(75) BERTHELOT (Marcelin) in Revue des Deux Mondes, 15-2-1907, cité par N. CATACH, F.M., oct. 1965.

 

(76) AULARD in Le Siècle du 11-1-1907, ibidem.

 

(77) PROTAT, cité par N. CATACH, "La bataille de l’orthographe aux alentours de 1900", in Français Moderne, oct. 1965, p. 298.

(78) BRUNOT (F.) op. cit. p. 11. La dernière phrase est une citation de FAGUET cité par BRUNOT à l’appui de sa thèse.

 

(79) LAFITTE-HOUSSAT. - La réforme de l’orthographe est-elle possible, est-elle souhaitable ? - Paris : Temps futur, 1950, p. 86.

 

(80) cité par N. CATACH in Français Moderne, avril 1965

 

(80 bis) BONCOURT (H.) - Projet de simplification de l'orthographe. - Dijon, 1893. Avant-propos.

 

 (81) REGNIER DES MARAIS cité par A. FIRMIN-DIDOT, op. cit. p. 141.

 

(82) PY POULAIN DE LAUNAY. - Méthode pour apprendre à lire le François et le Latin. - Paris : Moette, 1741. - p. 164.

(83) MARLE, Appel aux Français, Paris : Corréard 1829. - p. 18.

(84) ALAIN cité par VIAL (Jean). - Pédagogie de l’orthographe française.- Paris, P.U.F. 1970, coll. L'éducateur. - p. 26.

 

(85) THIMONNIER (R.). - Code orthographique et grammatical. - Paris : Hatier, 1970. - 319 p. à la p. 8.

 

(86) GUION (Jean). - "A propos de la crise de l’orthographe". - in Langue Française, N° 20, décembre 1973, pp. 111-118.

 

(87) BEAULIEUX (Charles). - Histoire de la formation de l’orthographe française (Thèse de Lettres). - Paris : Champion, 1927.

(88) BEAULIEUX (Charles). - Projet de simplification de l’orthographe actuelle et de la langue par le retour au "bel françois" du XIIe siècle.- Paris : Didier, 1952, p. 14.

(89) BEAULIEUX (Charles). - Histoire .... p. 45.

 

(90) CATACH (N.). - "Notions actuelles d'histoire de l’orthographe" in Langue Française, N° 20, décembre 1973, p. 16.

(91) BEAUZEE, art. "Orthographe" dans l’Encyclopédie, p. 669.

 

 

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Published by Aristarque - dans linguistique

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